Mes mots random...

Mes moments d'homme. Mes mots random.

13 mai 2008

Orange automatique

Il a la Tissot "Touch" au poignet.

La montre que je trouvais belle il y a dix ans mais que je n’ai jamais achetée parce qu'elle est décidément trop voyante.

« Mon papa sait toujours le temps qu’il va faire » me trotte dans la tête.

Une autre raison pour ne pas l’avoir achetée.

Lui, c’est précisément cette pub qui passe à la télé qui lui en a donné envie. S'il n'y avait pas eu la pub à la télé, il aurait acheté une Breitling en rêvant d'une Rolex pour le jour où il sera promu Chef de zone.

Assortie au bracelet orange de la Tissot Touch, le type possède une blonde perchée sur ses hauts talons même en descendant de l’avion. Laide, mais blonde. Et au bras de la blonde, il y a le sac en toile monogrammée. 

Voyant, lui aussi.

Il m'insupporte et pourtant je le connais depuis trois minutes.

Il me connaît lui aussi depuis trois minutes, puisqu’on attend dans la même file qu’un douanier tamponne avec lassitude nos cartes d’entrée sur le territoire.

Ce type me connaît depuis trois minutes et il ne résiste pas à l’envie de me faire savoir qu'il roule en voiture allemande. Je sais pas, ça doit être parce que la fille à coté de moi est plus jeune et beaucoup plus belle que sa blonde cramée au chalumeau...

Enfin ce n’est pas à moi qu’il le dit, le petit futé. Il le dit à son collègue qui est derrière moi et dont j’ai eu l’outrecuidance de le séparer en m’insérant dans le séminaire des vendeurs de photocopieuses méritants qui remplissaient l’avion. 

Il dit avec une voix forte que son Audi, il n’en n’est pas content. D'ailleurs c’est pas la première avec laquelle il a eu des problèmes [Comprendre : j’ai déjà acheté plusieurs Audi]. Il en a marre, il va changer [Comprendre : je ne me laisse pas impressionner par la marque, on ne me la fait pas à moi]. Avec un sourire en coin, il conclut qu’il va acheter français, que ça lui fera moins d’emmerdes [Comprendre : C’est comique n’est-ce pas ? MOI rouler dans une voiture française, hahaha la bonne blague].

Il marque une pause, content de son petit effet.

Le collègue ne réagit pas. Je m’emmerde sec. En plus j'aurais plutôt parié sur un 4x4.

Le bruit des tampons bureaucratiques qui s’abattent sur les formulaires résonne dans le hall presque vide. La file progresse.

Le mec à la Tissot Touch avance avec sa blonde monogrammée. Laide, toujours. Mais toujours blonde.

Je n'aurai plus jamais envie d'une Tissot Touch.

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09 mai 2008

Oreilles qui traînent

Il fait beau.


Dans ce petit bout de parc, les stagiaires de l’agence de pub d’à coté se retrouvent pour mastiquer ensemble leur sandwich à cinq euros et leur Coca Zéro tout en échangeant des considérations profondes sur la vie, la mort et la finale de la Nouvelle Star.


Il y a là un type à dreadlocks rouges portant treillis, Nike vintage et vieux clopo roulé à coté d'une jeune nana blonde à Converse, foulard et jeans’ griffé.


Lui : « Dis, heuu, Chloé, l’autocollant jaune que t’as sur le garde-boue de ton scoot’, là, c’est bien marqué AJV - Association des Jeunes Veneurs, hein ? »


Elle, soudain toute guillerette : « Ouiii, c’est ça !! »


Lui : « Et, heuuu, ça veut dire quoi, veneur ? »


Elle : « Et bien c’est celui qui pratique la vènerie. Tu sais, c’est la chasse à courre avec les chiens, les chevaux, la nature, tout ça, non, pas avec un fusil, c’est les chiens qui mangent l’animal, non, on dit pas un cor, on dit une trompe, enfin tu vois, c’est une tradition ancestrale tout ça tout ça… »

Elle s’arrête en pleine lancée. Le jeune type la regarde avec des yeux écarquillés.

Lui : « Ben… j’croyais trop qu’on avait une anarchiste à l’agence, j’étais super content, mais en fait non… »

Elle : « Ah bon ? Mais heu… pourquoi tu pensais ça ? »

Lui : « Bin au début j’avais lu Association des Jeunes Vénères. Et putain, j’trouvais ça trop pur comme idée... »

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06 mai 2008

Seulitudes

Posé à plat sur le dos. Le regard tourné vers un ciel imaginaire. Les paumes des mains ouvertes sur le drap. Le corps détendu, chaque vertèbre en paix.

Le temps qui passe.

Et puis. L’ envie de sa présence.

L’envie, juste, de sentir qu’elle est là.

L’envie de sentir que le matelas s’incurve sous son corps.

Non, pas le sentir. Le savoir, juste.

Envie de savoir juste qu’elle est là, que sa respiration est calme.

Envie de me tourner vers elle et de poser ma joue dans le creux de ses hanches.

Envie de poser mes lèvres sur sa peau.

Envie de savoir que quand j’ouvrirai les yeux, elle me regardera.

Envie d’avoir dans mon lit celle qui n’y est pas.

Elle. Qui dort ailleurs.

Et moi aussi.

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02 mai 2008

Zik ta mère

Quand il est arrivé, ce petit con de stagiaire, j’ai su tout de suite que j’allais l’avoir dans le pif.

Avec sa gueule estampillée école de commerce, son petit costard cintré Agnès B (« t’as vu, comme Dionysos ! » ) et son tatouage tribal-ethnique-ta-mère qu’il montrait aux pétasses de la compta, j’ai compris que ça allait pas être possible entre lui et moi. Et vas-y que je te déroule des chiffres. Et vas-y que je te parle en parts de marché. Et vas-y que je te calcule des rotations sur les chaînes musicales du câble et du satellite avec des camemberts en couleurs devant un big Boss aussi ravi que s’il était aux NRJ Music Awards avec un vibro planté dans le cul…

Mais le pire, c’est qu’en-dehors du temps qu’il passait à se rendre intéressant, il était toujours fourré dans mon bureau à me poser des questions sur comment c’était à mon époque. A mon époque ! Blaireau. Et vas-y que je te demande comment c’était de faire le roadie pour les Stones. Et vas-y que je te demande ce que ça faisait d’être en studio avec Freddie Mercury. Et vas-y que je te demande si j’avais connu Elvis Presley, « parce que c’était à peu près à la même époque, non ?… » Ouais, t’as raison p’tit gars. Même que c’était juste après la mort de Beethoven dans un crash d’avion au-dessus du Nouveau-Mexique… Blaireau !

Le pire, c’est que quand il me cassait pas les couilles il écoutait M Pokora sur son i-pod et qu’il te parlait du R’nB en pensant que ça avait été inventé par Rhyanna... Une buse, quoi. Non, pardon : « un échantillon représentatif du marché des jeunes ».

Il l'était d'ailleurs tellement, représentatif, qu’il a été embauché après son stage. Aux études. Un poste spécialement créé pour lui. Et je me le suis coltiné huit mois. Huit putain de mois à me demander comment j’allais le dézinguer ! Jusqu’au jour où il a déboulé dans mon bureau en me disant qu’il venait d’entendre « la version anglaise de Comme des connards de Mickaël Youn » et que ça lui avait donné une idée. Je l’ai regardé avec des yeux comme des soucoupes, avant de piger qu’il parlait de « My Sharona » de The Knack. C’était ça qu'il appelait « La version anglaise de Comme des connards » ?? Oh putain… Et il a continué : « Et ben tu sais quoi ? Si on faisait des reprises des tubes d’aujourd’hui par des vieux artistes ? Tu sais, un peu comme… comme de la musique vintage ! » J’ai fait une pause. Et puis j’ai sorti du tiroir la liste des meilleures ventes de disques de la semaine et j’ai embrayé en me mordant l’intérieur des joues : « Si je t'ai bien compris, tu voudrais… faire reprendre California Dreamin des… heu… des Royal Gigolos par The Mamas and the Papas, c'est ça ? Ou faire une reprise de The Lion sleeps tonight de Pat & Stanley par The Tokens ?" "Ouais, c'est ça. Enfin, avec des artistes connus, hein ?" "Comme, disons faire reprendre La Isla Bonita de... de Squeeze Up par Madonna ou Born to be alive des Disco Kings par Patrick Hernandez ? C’est bien ça ton idée ? » « Ouais, exactement ».

Oh, putain !! Je la tenais enfin, l'occasion de l’envoyer en aller-simple booster la carrière de Steeve Estatof… Je lui ai immédiatement pris un rendez-vous avec le big boss en lui suggérant aussi la reprise des plus gros succès de Chimène Badi par Carla Bruni et de Born to be Alive de Christophe Willem par Patrick Hernandez pendant qu'on y était ! Il est monté au huitième comme une fusée avec ses deux réservoirs de poudre au cul et j'ai savouré mon plaisir... Y’avait plus qu’à attendre qu’il redescende en version Columbia

Et bien quand il est redescendu, il m’a dit que le big boss avait a-do-ré son idée. Il a eu le budget, il a sorti en un rien de temps une compil « Le top des hits par… », c’est passé chez Charly et Lulu sur M6 et deux semaines plus tard ça pétait tous les compteurs de vente. Mieux que les cinq Star Ac’ confondues ! Alors il a été promu directeur du label et moi j’ai été viré.

 

Heureusement, ils ont été cool chez Warner : ils ont bien voulu de moi pour s’occuper du come-back de Steeve Estatof…


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29 avril 2008

Hard déco

Frédérique fut la femme de nombreuses premières fois.

Elle fut la première femme que je rencontrai dans une soirée et qui me glissa son numéro de téléphone dans la main en partant.

Elle fut la première femme aux cheveux très courts avec laquelle je couchai, et l'une des rares à avoir presque le même âge que moi...

Elle fut enfin celle qui avait les seins les plus sublimes que j'ai jamais tenu entre mes mains.

Elle était petite mais avait un corps parfait, sportif et parfaitement proportionné. Elle prenait un soin méticuleux de sa peau. Elle s'hydratait, se gommait et me donna un jour une érection rien qu'en m'expliquant comment sa mère lui avait appris à masser quotidiennement ses seins avec de l'huile pour éviter qu'ils ne tombent sous leur propre poids. Le conseil avait été judicieux, son impressionnante poitrine aurait pu être en silicone tellement elle défiait la gravité...

En compensation de cette plastique éblouissante, Frédérique avait deux défauts. Gros, eux aussi. Elle ne souriait que la bouche fermée pour dissimuler une dentition de fumeur et elle habitait un appartement meublé et décoré intégralement en Art déco.

Son immeuble était Art déco. La cage d'escalier était Art déco. Les murs vert de jade étaient Art déco, les radiateurs étaient Art déco, les fauteuils en cuir et bois mahogany  étaient Art déco. Il y avait des luminaires en cuivre Art déco, une table de salon Art déco, un énorme buffet Art déco. Son vestibule était Art déco, son salon était Art déco, sa chambre était Art déco. Seule la tenace odeur de lessive qui imprégnait son appartement était contemporaine... Ariel déco, en quelque sorte.

La première fois que je passai la nuit chez elle, je fus étrangement oppressé. Mais je la sautai.

La deuxième fois -et en dépit d'une somptueuse pipe-, j'eus le cafard à cause d'une applique aux formes particulièrement tourmentées.

La troisième fois, je lui pratiquai un interminable cunnilingus pour ne pas avoir à supporter la vision d'une grille de radiateur vert-de-grisée.

La quatrième fois, je lui annonçai que je rompais.

Frédérique fut la femme de nombreuses premières fois.

Elle fut aussi la première et unique femme que je quittai à cause de son appartement.

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25 avril 2008

From hell

Ca commence par un genre de bruit.


En fait, c’est plus une sensation qui ferait comme un bruit. Un crissement. Un peu comme un rideau métallique qui s’ouvrirait dans un entrepôt, à part que ça se passe derrière mes yeux. C’est le bruit de paupières sèches coulissant sur deux globes oculaires, les miens en l'occurrence. Du sable entre deux couches mobiles d’organique. A ce moment, je commence à avoir suffisamment de conscience pour percevoir une douleur dans l’épaule, dans le haut du biceps. Le bras est bizarrement placé, un peu comme tordu. Je bouge légèrement et une autre douleur apparaît dans le milieu du dos. Il faut bouger, il faut absolument bouger. Un effort, un basculement, et la pression s’évapore. Pour faire place à une série de petits craquements très rapprochés dans les cervicales. Mouvement réflexe de pousser la tête en arrière. Grande respiration, bras qui se tendent vers le mur, clac dans l’autre épaule, série de petits picots le long de l’échine qui se décrochent les uns après les autres. Le dos qui s’arque un peu, douleur grignotante mais presque agréable. Rotation lente du cou avec une odeur de poussière sèche dans le nez. Les oreilles qui palpitent douloureusement. Tympans voilés, petit bruit de feutrine quand j’avale. Silence. Elle veut me parler, chhhhhut… pas parler. Lentement, sentir que tout se remet en place. Cambrer un peu les reins pour bien répartir le poids du corps sur le dos. Respirer. Profondément. Laisser les souvenirs de la veille remonter à la surface comme un sucre s’imprègne d’eau de vie. Hier soir les discussions rigolardes autour du bar, le pogo sur Love Like Blood de Killing Joke, la tour Eiffel la nuit et puis se souvenir qu’hier soir j'avais bu un verre de vin et une bière.


Se dire qu’une gueule de bois pour ça et quelques heures de sommeil en moins, c’est un peu cher payé.


Conclure en refermant les yeux que ça fait vraiment chier que le corps vieillisse plus vite que l’esprit...


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18 avril 2008

A boue, deux souffles

Le bureau vibre, je sursaute.

Regard sur l’écran du téléphone mobile, cet Hermès des temps modernes.

« Suis dans mon bain. Tu viens me frotter le dos ? ».

Je ne sais pas comment, mais en vingt minutes je suis en bas de chez elle.

Le code de la porte arrive sur l'écran, et ces mots : « je me fais un masque ».

Grimace.

Il m’est arrivé de lui dire comment s’habiller du talon à la racine des cheveux, poupée Barbie de mes désirs de profanation, prélude à ce choc qui allait nous laisser rompus, le corps imprégné du sexe de l’autre dans chaque repli de nos peaux, sous chaque ongle, sur chaque pulpe de chaque doigt. Mais là, elle me laisse perplexe. J’hésite même à monter.

Je suis devant le pas de sa porte. Elle est entrouverte.

Je pousse.

Mes pieds sur le tapis épais.

Sa voix me guide.

« Par ici »

J’avance. Un rectangle de clarté blanche dans la pénombre dorée de l’appartement.

« Entre !! »

Je.

Elle est dans sa baignoire, dont les pattes de félin reposent bien à plat sur le carrelage.

Ses cheveux sont plaqués en arrière.

Ses mains et ses bras sont gantés d’une boue grise-verte.

Ses jambes elles aussi en sont enduites, des pieds jusqu’à la mi-cuisse.

Au-dessus, elle a n’a qu’un petit rectangle court vêtu.

Je vois le rose tendre de ses petits seins poudrés.

Gilda de chair et de glaise, elle me regarde avec un sourire.

Je m’assois sur le bord de faïence froide.

La porcelaine de sa peau tranche sur la matière minérale dont elle est couverte.

Elle est plus nue que je ne l’ai jamais vue.

Je lui demande de se lever.

Elle soulève un sourcil, elle s’exécute.

Je lui demande de se tourner.

Du doigt je trace une ligne qui part de la cheville, remonte tout droit au milieu du mollet, du creux du genoux et enfin de la cuisse.

Je fais de même sur l’autre jambe.

Je dessine deux bas couture dans l'argile.

Je me recule.

Je regarde, encore. 

J’approche mon visage du creux de ses reins…

Je mords.

Nous nous roulons dans la boue, nous enroulons debout.

Je la baise comme on saute dans les flaques.

Un plaisir d'enfant.

Sans remord ni honte.

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15 avril 2008

Faster asshole, kill kill

On l’appelle la « Voie Royale ».

 

Vous pourriez penser que c'est une autre appellation familière pour désigner la sodomie, au même titre "qu'embourber le 4x4". Mais il n'en n'est rien.


C'est le surnom donné au chemin de ceux qui savent traverser dans les clous avec brio, ceux qui courent plus vite que les autres pour parvenir au sommet du pouvoir politique et économique.

 

J’ai suivi cette voie.

 

Nous étions censés être les meilleurs, une élite de l’enseignement français. Mais même si nos performances de bêtes à concours nous avaient fait franchir tous les obstacles pour être finalement admis dans un de ces prestigieuses Grandes Ecoles, de profondes différences subsistaient entre les uns et les autres.

 

Je me souviens en particulier de ces fils et filles de bonnes familles : assurés de rentrer un jour dans le Comité de direction de la société de papa, ils attendaient leur heure en se défonçant la gueule, en pissant dans les fontaines et en faisant des concours de pet. La grande classe. L’arrogance du pouvoir avant le pouvoir.

 

Et puis il y avait ceux qui allaient en cours en costard, portaient des polos Lacoste le week-end et se prenaient déjà pour des cadres sup’. Des « battants » comme on disait. Souvent issus de la middle-class, ils étaient les Chinois des années 90, adhérant corps et âme au capitalisme international, soldats zélés d'une armée de futurs délocalisateurs avant d'être eux-même délocalisés...

 

Je me souviens avoir été un jour assis avec un de ces aspirants Bernard Tapie devant une salle de classe, en train d’attendre un prof qui n’arrivait pas. Je bouquinais en lui tournant le dos.


Soudain je l’entendis littéralement exploser et vociférer qu’il n’avait pas que ça à faire, que c’était un scandale, qu’il était un professionnel LUI et qu'il n’avait pas de temps à perdre !

 

Le type venait de remonter dans mon estime d’un coup. Je me retournai et me marrai avec lui, saluant cette marque d'ironie et d'auto-dérision. Excellent, son petit sketch !

 

Il s’arrêta net et me regarda : « Mais qu’est-ce que t’as à rigoler ? »

 

Il était sérieux.


Il avait 20 ans, ce con.


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10 avril 2008

Torticolis

Arrivé au restaurant à l'heure, donc en avance (j'attends une femme), je parcours les visages alentours.

A ma gauche, une jeune nana avec une très grosse poitrine sous un petit pull parcourt distraitement son menu. Un trentenaire gominé en costume à rayures la couve d'un vaste sourire tout en dents.

Je me souviens de la dernière fois que je suis venu ici. Il y avait une fille qui montrait son book à un photographe, elle était spécialisée dans le nu. Assis devant un thé avec Mlle Zeng, je regardais la nuque de cette fille inconnue et par un simple ajustement de profondeur de champ je voyais son cul, ses cuisses, son ventre, ses seins. Et Mlle Zeng tentait de me reconquérir.

Mon rendez-vous passe la porte d'entrée. Elle s'assoit.

En l'espace de vingt minutes, le restaurant s'est rempli à une vitesse considérable. Un couple qui doit avoir la cinquantaine s'est installé à la table d'à coté. La femme, que j'aperçois de dos, a une allure indéniable. Une peau à peine bronzée et parfaitement tendue sur l'élégante ossature de son visage. Des cheveux gris légèrement brushés en arrière. Une tenue sombre et impeccable. Une grosse bague. Rien de plus.

Je crois que c'est à l'énoncé du mot "baise" qu'elle tourne brutalement sa tête vers notre table.

Elle réfrène immédiatement son impulsion mais sa tête reste bizarrement orientée. Elle ne regarde plus en face son interlocuteur qui n'a rien entendu et continue de parler. Dans le vide, je le crains.

Un peu plus tard, elle réagira de la même façon au mot au mot "partouze", au mot "zoophilie" et aux mots "club échangiste".

Quant à "enculer", il la fait sursauter sur son siège comme si un objet en était brusquement sorti.

Lorsque ma convive et moi nous levons et nous dirigeons vers la sortie, je sens un regard qui pèse avec insistance sur mon dos.

Je ne me retourne pas, je me contente de sourire... C'était un agréable déjeuner.

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07 avril 2008

Love will tear us apart

Ce soir, la fille bourrée qui veut coucher avec tout le monde est un mec.

Il est perturbant de voir son corps nerveux pirouetter sur lui-même à s'en étourdir, s'enlacer aux corps des hommes qui passent avant de chuter à répétition sur la table encombrée de verres ou sur le canapé.

Juste après un shot de vodka à l'herbe de bison, je me dis qu'il m'a fallu attendre vingt-cinq ans pour connaître la fête dont je rêvais quand j'étais ado, avec la chaîne hi-fi qui crache Joy Division et The Clash et qui disjoncte en plein milieu des morceaux. Une prof d'anglais qui n'a vraiment plus l'âge de porter des Doc Martens et une jupe zippée sur le coté crie "The stereo has got the fucking Tourette !!" et je me bidonne. Quand la chaîne saute, tout le monde gueule les paroles des chansons jusqu'à ce qu'elle redémarre, et quand on est parvenus à garder le rythme on s'applaudit les uns les autres. Et on gueule. Ouais, les anglais savent bien faire ça.

L'alcool, la drogue et la fatigue se mêlent petit à petit dans mon sang.

Je la regarde, elle ne danse pas pour moi, elle danse tout simplement.

Je la regarde tellement que j'en oublie de danser.

Elle était sacrément baisable quand je l'ai connue, elle est devenue incroyablement séduisante.

Elle est belle. Sa nouvelle robe lui va bien, tout comme le collier que d'autres lui ont offert pour son anniversaire et dont le pompon noir caresse le berceau de dentelle de ses seins.

Je la regarde et je suis tellement fier d'elle. Fier de ce qu'elle est, fier de ce qu'elle devient presque sous mes yeux.

Je la regarde et je suis fier. Fier que cette femme-là que j'aime et qui m'aime.

Je la regarde et je réalise lentement que c'est une des images que je garderai d'elle pour le restant de ma vie, quoi qu'il advienne. Ce corps libre et beau.

Je la regarde et je n'ai même pas besoin de la désirer. Je la regarde comme ce qu'elle est, cette femme dont chaque heure me rappelle combien elle m'est proche, combien elle est loin.

Je la regarde et je suis honteux. Honteux de n'être que cet homme à temps partiel, honteux de n'être pas déjà le père de ses enfants, honteux de la vie en creux que je mène avec elle.

Je la regarde et je ne dis rien.

Je pense à ces plaques photographiques que l'on a dans la tête et qui s'impressionnent à la lumière du coeur.

J'ai tellement l'impression de ne pas avoir tout vécu avec elle.

Presque rien. Presque tout.

Je l'aime.

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