Elle était arrivée un peu en avance. Elle a remarqué que j’avais maigri.

 

Dans le restaurant aux baies vitrées tamisées de persiennes, nous avons commandé. Un poulet thaï au lait de coco pour elle, un poisson au gingembre cuit dans une feuille de bananier pour moi.

 

A la table de gauche un sosie de Christine Okrent parlait portefeuille de clientèle avec un ersatz de Claire Chazal. A la table de droite un groupe de filles en tailleurs discutait marketing et positionnement. Le tout bruissait comme une fourmilière polie.

 

La jeune femme en face de moi m’a raconté comment, la veille, elle avait été attachée, fessée, puis fouettée. Je lui ai demandé si elle avait des marques, elle m’a dit que oui, dans le dos. Je lui ai demandé si elle avait aimé ça, elle m’a répondu que oui. Amusée, elle m’a expliqué qu’elle avait fini par avoir mal à la mâchoire à cause d’une position curieuse prise lors d’une fellation.

 

Elle m’a demandé comment j’allais depuis la dernière fois que nous nous étions vus.

 

Je lui ai raconté l'inéluctable et absolue certitude pour celle que j'aime depuis trois ans. L’excavation des évidences enfouies sous les mauvaises raisons. La force du lien indénouable. Je lui ai raconté le dépouillement des faux-semblants, la décision de vivre enfin. Quoi qu'il advienne.

 

Je lui ai demandé si son poulet n’était pas bon, elle m’a dit qu’elle n’avait pas très faim.

 

Une larme a coulé lentement.

 

Elle est tombée sur la nappe blanche, bientôt suivie de deux autres qui sinuèrent le long de ses joues.

 

Je me taisais à présent.

 

Elle pleurait en me regardant dans les yeux, courageuse dans son chagrin. Je savais, bien sur que je le savais, mais  j'avais trouvé le moyen d'oublier...

 

J’ai pensé tendre la main, effacer les larmes, mais ce geste m’a paru déplacé. Et puis on n'efface pas les larmes. Alors je n’ai rien fait. Je l’ai regardée pleurer, sans rien dire.