Elle me surprend toujours quand elle arrive.

Je regarde quelque part et elle apparaît dans le coin de mon oeil, silhouette qui n'est jamais comme dans mon souvenir. Elle sourit, je vois ses yeux aux cils si noirs, si longs, ses cheveux mouvants qui encadrent l'ovale de son visage. L'instant d'après il y a son corps contre le mien, il y a ses seins contre mon torse, ses hanches sous la paume de ma main, ses lèvres pressées contre les miennes. Il y a l'odeur de sa peau dans mes narines, mon nez qui furète dans ses cheveux. Elle s'excuse de son retard et je lui dis que ce n'est rien, même si elle m'a manqué chaque seconde où elle aurait dû être là. Ma main continue de parcourir son corps tout le temps de nos retrouvailles, je la touche de chacun de mes doigts, je l'entoure de mes bras, je la serre contre moi. Et enfin nous marchons.

Nous nous aimons d'un amour clandestin que nous affichons dans toutes les rues de Paris. Nous nous aimons d'un amour qui nous précipite l'un vers l'autre, l'un contre l'autre, l'un dans l'autre. Nous nous aimons d'un amour fusionnel et dissocié qui se repaît de son propre manque. Nous nous aimons chaque jour comme au premier jour, et chaque jour un peu comme au dernier. Nous sommes un couple et nous ne vivons pas ensemble, même si la nuit je sais ses peurs, ses béances et ses peines, peut-être mieux que si je dormais à ses cotés.

Elle me retranscrivit récemment cette lettre d'Albert Camus à Réné Char :

"La vérité est qu'il faut rencontrer l'amour avant la morale, ou sinon les deux périssent. La terre est cruelle. Ceux qui s'aiment devraient naître ensemble, mais on est mieux à mesure qu'on a vécu, et c'est la vie elle-même qui sépare de l'amour. Il n'y a pas d'issue sinon la chance, l'éclair ou la douleur".

Je lui ai répondu qu'elle et moi avions tout cela. Nous avons l'amour, nous avons connu la morale pour savoir qu'elle n'était pas nôtre. Nous avons la chance de nous être rencontrés, l'éclair de notre passion et la douleur de notre éloignement.

Oui mon amour, nous avons tout cela. Nous creusons notre manque, le comblons et le creusons encore. Nous versons du sel sur nos plaies pour mieux nous les lécher ensuite, l'un l'autre. Nous sommes un manque qui ne cesse d'appeler son plein, un tonneau des Danaïdes que nous emplissons avec vertige, délice et tragique.

Nous sommes des amants, dans ce que ce mot a de plus beau.