Lorsque la rame de métro s'est ruée le long du quai dans le chuintement des freins et le cahot des roues, j'ai aperçu derrière les vitres une tache fluorescente qui culminait au-dessus des têtes serrées les unes contre les autres.

Encombré de mon bagage, je suis monté dans la rame et je me suis tant bien que mal enchâssé entre les coudes, les épaules, les fesses et les pieds. A l'autre bout du wagon, une voix nasillarde déclamait des phrases que je captais sans en avoir envie.

La tache vert vif était celle d'un étrange chapeau en peluche, une créature cyclopéenne échappée de chez Pixar. Je ne voyais pas le porteur du chapeau mais je l'entendais, occupé qu'il était à faire du bruit pendant que tout le monde regardait ailleurs. Dans ce métro bondé à neuf heures du soir, personne n'avait envie de rire, personne n'était content de rentrer chez lui avant d'attaquer la nuit qui était déjà un petit bout de lundi. Les roulettes des valises mordaient les pieds, les freinages et accélérations du métro nous choquaient les uns contre les autres, quilles debouts dans un grand shaker horizontal.

A la station suivante, le clown irritant ne descendait pas. Pourtant son "spectacle" avait l'air terminé. Sa voix haut perchée donnait des remerciements, souhaitait à tous une bonne soirée avec ce ton particulier des miséreux qui sait vous faire porter la culpabilité d'être en bonne santé et d'avoir un toit.

La voix continuait, parlait aux uns et aux autres. "Je vous regarderai", disait-elle, "quand je serai au ciel". "Je vous regarderai de là-haut". La phrase a accroché mon oreille, a gratté un bout de mon cerveau pourtant basculé en mode autiste. Et puis la logorrhée a continué, jusqu'à la station suivante. Et le type n'est toujours pas descendu. Il continuait à saluer, à dire au revoir. Et puis encore les mêmes mots, "quand je serai au ciel je penserai à vous". Comme une petite égratignure dans la couche superficielle du tympan. Mais rien, à peine rien.

La troisième station est arrivée et du coin de l'oeil j'ai vu le chapeau vert vif balloter vers la sortie. Les portes se sont refermées dans un soupir pneumatique. La rame est repartie, les sièges en plastique moulé ont défilé lentement dans l'encadrement des vitres et dans le temps d'un clignement d'oeil, je l'ai vu.

Il était assis. Les yeux abattus, les traits creusés, les épaules voûtées. Un monstre en peluche vert ridicule sur la tête et un manteau noir. J'ai vu aussi à ce moment-là la petite fille de cinq ans en jupe plissée, en chemisier blanc et en socquettes serrée contre son papa, la tête blottie contre son épaule dans cette attitude des enfants qui ont trop sommeil et qui veulent aller au lit. Et le visage las, très las de l'homme, de ces visages qui ont perdu tous les combats mais qui serrent quand même leur petite fille aux cheveux noirs contre eux, leur petite fille qui a sommeil et qui veut rentrer.

Jusqu'à ce jour où le clown triste montera au ciel...