Ce soir, la fille bourrée qui veut coucher avec tout le monde est un mec.

Il est perturbant de voir son corps nerveux pirouetter sur lui-même à s'en étourdir, s'enlacer aux corps des hommes qui passent avant de chuter à répétition sur la table encombrée de verres ou sur le canapé.

Juste après un shot de vodka à l'herbe de bison, je me dis qu'il m'a fallu attendre vingt-cinq ans pour connaître la fête dont je rêvais quand j'étais ado, avec la chaîne hi-fi qui crache Joy Division et The Clash et qui disjoncte en plein milieu des morceaux. Une prof d'anglais qui n'a vraiment plus l'âge de porter des Doc Martens et une jupe zippée sur le coté crie "The stereo has got the fucking Tourette !!" et je me bidonne. Quand la chaîne saute, tout le monde gueule les paroles des chansons jusqu'à ce qu'elle redémarre, et quand on est parvenus à garder le rythme on s'applaudit les uns les autres. Et on gueule. Ouais, les anglais savent bien faire ça.

L'alcool, la drogue et la fatigue se mêlent petit à petit dans mon sang.

Je la regarde, elle ne danse pas pour moi, elle danse tout simplement.

Je la regarde tellement que j'en oublie de danser.

Elle était sacrément baisable quand je l'ai connue, elle est devenue incroyablement séduisante.

Elle est belle. Sa nouvelle robe lui va bien, tout comme le collier que d'autres lui ont offert pour son anniversaire et dont le pompon noir caresse le berceau de dentelle de ses seins.

Je la regarde et je suis tellement fier d'elle. Fier de ce qu'elle est, fier de ce qu'elle devient presque sous mes yeux.

Je la regarde et je suis fier. Fier que cette femme-là que j'aime et qui m'aime.

Je la regarde et je réalise lentement que c'est une des images que je garderai d'elle pour le restant de ma vie, quoi qu'il advienne. Ce corps libre et beau.

Je la regarde et je n'ai même pas besoin de la désirer. Je la regarde comme ce qu'elle est, cette femme dont chaque heure me rappelle combien elle m'est proche, combien elle est loin.

Je la regarde et je suis honteux. Honteux de n'être que cet homme à temps partiel, honteux de n'être pas déjà le père de ses enfants, honteux de la vie en creux que je mène avec elle.

Je la regarde et je ne dis rien.

Je pense à ces plaques photographiques que l'on a dans la tête et qui s'impressionnent à la lumière du coeur.

J'ai tellement l'impression de ne pas avoir tout vécu avec elle.

Presque rien. Presque tout.

Je l'aime.