Le sms disait : "C'est la fin, il faut que tu viennes".

Quelques heures plus tard j'étais sur la route, retournant vers ma famille, mes terres, mon histoire. Dans la voiture, dans la faible lueur verte des compteurs et le murmure de la radio, j'avais cette impassibilité des gens habitués à vivre avec l'idée de la mort des gens qui leur sont proches.

J'avais été préparé à l'idée de sa disparition. Elle était malade depuis plusieurs années, sa maladie progressait peu à cause du lent renouvellement des cellules.

Je n'avais pas été préparé à la voir si différente.

Elle était allongée sur son lit comme un momie dans son sarcophage. Elle était dans le coma depuis plusieurs heures, peut-être une journée maintenant. Ses joues étaient plaquées sur ses pommettes. Son visage était jaune, sa peau déjà parcheminée. Elle était étrangement enfoncée dans son matelas, comme si son âme avait déjà renoncé à porter le poids de son corps.

Je n'avais pas été non plus préparé à ses gémissements.

Même dans son coma, elle souffrait. L'appartement était empli à intervalle régulier d'un son douloureux, à chaque respiration. Ma mère était à bout de nerfs, elle qui s'occupait d'elle depuis plusieurs années, sans faiblir un instant, sans manquer une seule minute. A présent elle lui humectait les lèvres avec une compresse imbibée d'eau fraîche, ses pauvres lèvres desséchées comme le restant de son corps jadis si rond, si plein de vie.

J'ai passé les heures suivantes à son chevet. Je lui ai parlé, parlé des gens qu'elle connaissait et dont je lui donnais des nouvelles. Je lui ai donné des nouvelles que j'espérais bonnes. Je lui ai même menti !

Elle n'a pas bougé. Sa respiration automatique n'a pas varié. Son gémissement régulier a continué, sans la moindre inflexion. Moi qu'elle adorait plus que tout, même ma présence ne pouvait dévier la course de la mort en marche.

Quand je suis ressorti de la chambre, nous avons discuté, ma mère, mes oncles et moi. Les choses qui devaient être faites étaient faites. La question ne s'est pas vraiment posée.

Le médecin est arrivé vers minuit. Il a posé sa grosse sacoche noire sur la table, il nous a dit "je peux lui poser un patch de morphine. Cela soulagera la douleur. Bien entendu, dans son état général, cela risque d'entraîner un arrêt du coeur".

Bien entendu.

Nous avons hoché la tête. Le médecin est entré dans la chambre, il a posé le patch. Il nous a serré la main gravement et puis il est reparti.

Lentement, les gémissements de ma grand-mère se sont estompés.

Elle ne souffrait plus, sa respiration était calme et douce.

Ma mère est allée se reposer dans la chambre d'à coté. Je suis resté sur le canapé, me levant de temps en temps pour lui humecter les lèvres et poser une main sur son front.

Vers deux heures du matin, j'ai ressenti que l'air avait quelque chose de changé.

Je me suis levé, je suis allé dans la chambre.

Ma grand-mère ne respirait plus.

Son visage était paisible à présent, juste un peu plus immobile encore. J'ai posé mes mains sur ses yeux, même s'ils étaient clos depuis des jours.

Je suis allé prévenir ma mère, mes oncles. Il fallait remplir les papiers, appeler les pompes funèbres, faire ce qu'il fallait.

C'était il y a quelques années.

Ces derniers jours, j'ai plusieurs fois repensé au médecin qui avait su ce qu'il convenait de faire et qui l'avait fait, sans hésitation.

Chaque jour, combien de médecins font ce geste-là ?

Combien de personnes en fin de vie se sont vu accorder ce restant de dignité par l'humanité de ces médecins-là, dans le secret de la douleur des familles ?

Combien de Chantal Sébire silencieuses, qui n'ont pas fait de leur souffrance un combat parce qu'elles ne le pouvaient pas, mais qui sont parties en paix ?

Combien ?