Je n'ai pas de peau. Ou si peu. Pas d'épiderme, j'entends. Pas de cette fine pellicule qui protège l'intérieur de l'extérieur. Avec la conséquence que ce que l'on me dit, ce que je vois, ce que l'on me fait entre directement à l'intérieur. Se déverse. Et brûle, gratte, chatouille, ronge, claque... c'est selon.

Je n'ai pas de peau, c'est ainsi. Je prends le monde de plein fouet. Beaucoup de choses me saturent émotionnellement. Me font peur. M'inquiètent. Me débordent. Alors, il y a longtemps, sans d'abord m'en rendre compte, j'ai trouvé la solution : la superficialité. J'ai compris que la seule solution pour ne pas me laisser envahir, voire anéantir par les choses était de ne leur accorder qu'une importance mineure. D'en faire, sans cesse, des évènements périphériques et multiples, quasiment indifférenciés.

De cette façon-là, j'ai commencé à faire plusieurs choses en même temps. Adolescent, je ne faisais mes devoirs qu'en écoutant de la musique. Loin de nuire à mon efficacité, cela me permettait de ne pas rester figé face à la feuille blanche à petits carreaux.

Plus tard, j'ai compris que je devais exercer un travail multi-directionnel, un travail qui me permettait de mobiliser sans cesse des zones différentes de mon cerveau, qui m'obligerait à faire sans cesse plusieurs choses à la fois. C'est ainsi que les tâches ennuyeuses ou cruciales sont devenues supportables, gérables, un genre de sport où rien ne prenait trop d'importance, où le volume neutralisait l'intensité.

Le superficialité, la dispersion m'ont préservé du pire. Elles m'ont permis de faire face aux cahots du monde, aux contraintes, aux déconvenues. Tout en me permettant le luxe, de temps en temps, de me concentrer sur certaines choses qui, par le plaisir qu'elles m'apportaient, méritaient que je m'y immerge tout entier.

C'est ainsi que ma vie de couple, avec ses hauts et ses bas, ses plaisirs et ses contraintes, est devenue de plus en plus fragmentée, et que ma vie amoureuse, elle, est devenue de plus en plus intense, concentrée, et extrême.