Mes mots random...

Graphomanie, polygamie et tutti quanti...

18 mars 2008

Partir droit

Le sms disait : "C'est la fin, il faut que tu viennes".

Quelques heures plus tard j'étais sur la route, retournant vers ma famille, mes terres, mon histoire. Dans la voiture, dans la faible lueur verte des compteurs et le murmure de la radio, j'avais cette impassibilité des gens habitués à vivre avec l'idée de la mort des gens qui leur sont proches.

J'avais été préparé à l'idée de sa disparition. Elle était malade depuis plusieurs années, sa maladie progressait peu à cause du lent renouvellement des cellules.

Je n'avais pas été préparé à la voir si différente.

Elle était allongée sur son lit comme un momie dans son sarcophage. Elle était dans le coma depuis plusieurs heures, peut-être une journée maintenant. Ses joues étaient plaquées sur ses pommettes. Son visage était jaune, sa peau déjà parcheminée. Elle était étrangement enfoncée dans son matelas, comme si son âme avait déjà renoncé à porter le poids de son corps.

Je n'avais pas été non plus préparé à ses gémissements.

Même dans son coma, elle souffrait. L'appartement était empli à intervalle régulier d'un son douloureux, à chaque respiration. Ma mère était à bout de nerfs, elle qui s'occupait d'elle depuis plusieurs années, sans faiblir un instant, sans manquer une seule minute. A présent elle lui humectait les lèvres avec une compresse imbibée d'eau fraîche, ses pauvres lèvres desséchées comme le restant de son corps jadis si rond, si plein de vie.

J'ai passé les heures suivantes à son chevet. Je lui ai parlé, parlé des gens qu'elle connaissait et dont je lui donnais des nouvelles. Je lui ai donné des nouvelles que j'espérais bonnes. Je lui ai même menti !

Elle n'a pas bougé. Sa respiration automatique n'a pas varié. Son gémissement régulier a continué, sans la moindre inflexion. Moi qu'elle adorait plus que tout, même ma présence ne pouvait dévier la course de la mort en marche.

Quand je suis ressorti de la chambre, nous avons discuté, ma mère, mes oncles et moi. Les choses qui devaient être faites étaient faites. La question ne s'est pas vraiment posée.

Le médecin est arrivé vers minuit. Il a posé sa grosse sacoche noire sur la table, il nous a dit "je peux lui poser un patch de morphine. Cela soulagera la douleur. Bien entendu, dans son état général, cela risque d'entraîner un arrêt du coeur".

Bien entendu.

Nous avons hoché la tête. Le médecin est entré dans la chambre, il a posé le patch. Il nous a serré la main gravement et puis il est reparti.

Lentement, les gémissements de ma grand-mère se sont estompés.

Elle ne souffrait plus, sa respiration était calme et douce.

Ma mère est allée se reposer dans la chambre d'à coté. Je suis resté sur le canapé, me levant de temps en temps pour lui humecter les lèvres et poser une main sur son front.

Vers deux heures du matin, j'ai ressenti que l'air avait quelque chose de changé.

Je me suis levé, je suis allé dans la chambre.

Ma grand-mère ne respirait plus.

Son visage était paisible à présent, juste un peu plus immobile encore. J'ai posé mes mains sur ses yeux, même s'ils étaient clos depuis des jours.

Je suis allé prévenir ma mère, mes oncles. Il fallait remplir les papiers, appeler les pompes funèbres, faire ce qu'il fallait.

C'était il y a quelques années.

Ces derniers jours, j'ai plusieurs fois repensé au médecin qui avait su ce qu'il convenait de faire et qui l'avait fait, sans hésitation.

Chaque jour, combien de médecins font ce geste-là ?

Combien de personnes en fin de vie se sont vu accorder ce restant de dignité par l'humanité de ces médecins-là, dans le secret de la douleur des familles ?

Combien de Chantal Sébire silencieuses, qui n'ont pas fait de leur souffrance un combat parce qu'elles ne le pouvaient pas, mais qui sont parties en paix ?

Combien ?

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02 octobre 2007

Les gens que nous connaissons

La dernière fois que j'avais vu J., il avançait dans les allées de ce salon international avec l'air de porter un sac de gravats sur ses épaules. J'avais quitté la société où il était mon patron cinq ans auparavant et il me parlait à présent d'une voix lasse et sans inflexions filtrant d'un visage aux traits tombants. Je crois que J. avait eu un cancer, ou qu'il en avait un.

Le J. que je vois à présent n'a rien de commun avec cette dernière image. Il se tient droit et sa coupe de cheveux en brosse sur des cheveux argentés lui va incroyablement bien. Il a l'air reposé, en pleine forme. Je vais à sa rencontre, il a un large sourire sur le visage et il dégage tellement d'énergie que j'ai envie de lui donner un petit coup de poing amical dans l'épaule, comme on le ferait à un pote. Au lieu de cela, je pose ma main sur son bras en lui souriant.

Il s'effondre par terre.

Il est recroquevillé en position foetale. Je balaye du regard la pièce tendue de voilages blancs, il n'y a personne. Rien. Il est tellement désemparé, tellement vulnérable qu'on dirait un bébé en train de souffrir, de cette souffrance qui ne sait pas dire son nom. Il repousse mes tentatives d'aide, il ne dit pas un mot, n'émet pas un son. L'intérieur de mon ventre se contracte comme une boule de papier que l'on froisse. Il a sorti une boîte de pilules et il en avale une maladroitement, puis deux puis trois, la troisième reste collée à un pli de sa bouche. Je sens les muscles de mon dos se rétracter dans un spasme froid, des ondes d'angoisses me balayent de haut en bas, j'ai peur. Il a enfoui son visage sous son pull gris, je tente de le dégager pour qu'il respire et il se débat et repousse ma main, je ne vois plus son visage. Je suis en proie à une de ces terreurs sans barrière qui vous irradient d'ondes spasmophiles, de ces terreurs qui vous paralysent et vous percent le corps d'aiguilles froides, et qui finissent par vous réveiller.

Les bras accrochés autour de l'oreiller, je respire par goulées profondes, le corps parcouru de décharges d'angoisse résiduelles qui refluent par vagues silencieuses de plus en plus espacées. Les yeux ouverts dans le noir, les questions finissent par arriver. Sans réponse, forcément. La peur est encore présente, les cauchemars ont ceci de différent d'avec la réalité que nous n'y avons pas de filtre, pas de protection. Que la peur nous prend en prise directe, qu'elle se branche à nous sans intermédiaire et avec une violence rageuse.

Je reste un long moment en proie aux scories de cette peur. Je la laisse passer. Doucement. Je finis par écouter les contractions de plus en plus espacée de mes muscles, dans le dos et les épaules. Puis plus rien.

J. est peut-être mort.

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05 juillet 2007

Façades

La cour intérieure est jolie. Elle a été repeinte et les murs gris sale ont dorénavant une couleur claire et lumineuse qui s'épanouit sous le soleil de mai.

La petite jungle domestique que la gardienne de l'immeuble entretient consciencieusement prolifère, quelques petits oiseaux vibrionnent d'une feuille à l'autre, d'une fleur à l'autre.

Le soleil joue sur la verrière de l'atelier d'artiste, les pas rebondissent sur les murs.

Il suffit pourtant de contourner la petite vasque en pierre et de passer sous le porche du grand immeuble pour rejoindre le boulevard agité et commerçant.

La serrure fait un petit "clic" discret lorsqu'on appuie sur le bouton de la porte en laiton et en verre dépoli qui sépare ce monde-ci de l'autre.

L'ouverture de la porte fait accourir la rumeur des automobiles, des motos et des passants.

Aujourd'hui l'oeil enregistre des détails inhabituels : le nombre de gens sur le trottoir. Les expressions sur les visages levés. Et quelques cris, au moment où la porte fait "clic" en se refermant derrière vous.

Le bruit de ce qui heurte le trottoir à cet instant précis est incroyablement fort. Un choc à la fois sourd et net.

Il se pourrait qu'il y ait eu quelques craquements, des bruits d'éclatement peut-être. Il se pourrait que le bitume sous vos pieds ait répercuté tout cela. Mais vous ne savez pas.

Vous regardez au loin. Le silence est étonnamment dense. Le silence après ce bruit si net, si fort à quelques mètres de vous.

Pourtant il faisait beau, n'est-ce pas, si beau en ce jour du mois de mai ? Et la cour avait été repeinte de frais.

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18 mai 2007

A brief history of violence

Je suis entré dans la salle de bains et je bandais.

J’étais nu comme je le suis habituellement chez moi le matin, et comme habituellement mon corps s’assurait que j’étais en état de perpétuer mon espèce, un mâle en bon état de fonctionnement.

Elle a poussé un petit cri de surprise affecté, et comme souvent elle s’est baissée et a pris mon sexe dans sa bouche, avec cette attitude ambiguë qu’elle a toujours, cette façon de faire comme si tout en ne faisant pas.

Pour une fois je ne me suis pas extirpé de mon corps pour vider mon regard de toute intensité, je n’ai pas pris cette attitude vaguement absente, je n’ai pas regardé ce point imaginaire hors de ma libido.

Pour une fois, j’ai laissé mon sexe durcir dans sa bouche, pour une fois j’ai approché ma main de son cul et je l’ai caressé.

Pendant quelques minutes, par cette muette incompréhension qui règne désormais entre nous, le désir n’a pas su se loger. N’a pas trouvé sa place. N’a pas su s’il dérangeait ou s’il était attendu.

Finalement, nous sommes allés dans la chambre a défaut de savoir où aller.

Nous nous sommes embrassés comme les amants s’embrassent généralement, et je ne sais pas si mon baiser lui a été agréable, si ma voracité coutumière lui a été plaisante.

Je ne sais pas si ma façon de prendre son corps, d’exprimer mon appétit lui a été flatteuse. Je sais qu’elle s’est presque débattu, qu’elle n’a pas aimé ma façon de plaquer son bassin contre le mien, ma manière de saisir son visage pour l’embrasser.

J’ai fini par m’échapper de son regard qui passait par des émotions qui n’avaient pas leur place dans ce moment-là pour aller entre ses cuisses.

J’ai compris qu’elle ne prenait pas de plaisir à cette caresse qui pourtant la transportait plus haut que ma bite ne pouvait le faire. J’ai senti son bassin inerte, sa vulve atone, son clitoris engourdi.

J’ai senti l’entrée de son vagin humide mais pas ouvert.

Le temps a passé lentement, visqueux comme ma langue sur son sexe.

Lorsque j’ai voulu entrer en elle, elle s’est levée et est allée chercher du gel lubrifiant. Puis elle s’est assise sur moi et a guidé mon sexe entre ses jambes comme une infirmière guide une sonde gastrique.

J’ai peu bandé. Elle a tressauté sur mon ventre et mes couilles pendant une dizaine de minutes.

Nous avons cessé de faire l’amour comme on cesse une conversation, faute de sujets communs.

Elle s’est allongée près de moi et elle a pleuré. Elle m’a dit qu’elle m’aimait. Je n’ai rien répondu.

Je suis resté longtemps silencieux. Un silence comme un coffre qui se referme, comme une parenthèse qui se clôt.

Je n’ai rien dit, cette fois-ci comme les autres.

Peut-être même que mon silence a duré, et qu’il dure encore jusqu’à aujourd’hui.

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15 mai 2007

Une pierre et de l'eau

La petite rainure à l'angle était sale.

J'ai pris la brosse et j'ai frotté, en insistant.

J'ai frotté avec application, avec la douleur qui montait dans mes biceps et mes avant-bras, avec un peu de sueur qui perlait à mon front.

Je me suis déplacé, j'ai longé petit à petit la rainure pour la nettoyer sur toute sa longueur.

Quand je me suis relevé, j'ai senti l'acide lactique se dissiper hors de mon corps comme un drap qui tombe à terre.

J'ai pris l'arrosoir en plastique et j'ai largement versé l'eau sur toute la surface de la pierre, en insistant entre la dalle et les bordures pour chasser les saletés.

Tout autour, l'air a commencé à sentir le silex mouillé.

Je suis allé remplir l'arrosoir.

Quand je suis revenu, j'ai enduit la dalle avec du savon puis j'ai frotté de la même façon la pierre verticale et les lettres de bronze.

Quand j'ai fini, j'ai encore arrosé l'ensemble. J'ai regardé la façon dont l'eau faisait briller le granit sous le soleil.

Ma mère nettoyait en silence les petites plaques qui avaient été posées par la famille et les amis.

J'ai enjambé la dalle et j'ai entrepris de polir chaque lettre, en passant le doigt dans l'intérieur des lettres rondes puis sur les arêtes.

Je suis allé pour la troisième fois à la pompe. J'ai entendu la voix de ma mère demander "tu vas encore remplir l'arrosoir ?"

Mais je n'allais pas à la pompe pour prendre de l'eau. J'y allais pour te laisser un moment avec elle, maman, pour que tu puisses lui dire ce que tu avais à lui dire.

J'ai fait couler l'eau de la fontaine tout doucement.

Je suis revenu lentement, comme si l'arrosoir était lourd au bout de mon bras. Tu étais debout, tu regardais devant toi sans rien dire.

Alors j'ai encore mis de l'eau sur la pierre pour chasser les pensées tristes. J'ai pris un chiffon et j'ai essuyé lentement l'eau, jusqu'à ce que tu puisses replacer les petites plaques sans qu'elles risquent de rouiller.

J'ai dû me relever, donner un regard d'ensemble et me dire que c'était fini.

Dans l'allée qui nous menait vers la sortie du cimetière, je pensais que c'était bien, que j'avais pris soin d'elle. Que d'une certaine façon, je l'avais aidée à se faire belle.

Que ma grand-mère, même sous la dalle de marbre, était encore coquette.

Et dans le soleil de cette fin d'après-midi, alors que nous marchions ma mère et moi, j'ai souri.

C'était vraiment une belle journée.

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09 janvier 2007

Diastole / Systole

C’est étrange cette sensation qui coule de la gorge vers l’estomac quand elle t’écrit qu’elle te quitte.

Cette sensation que ton corps manque d’air alors que c’est autrement que tu étouffes.

Tes poumons qui s’enflent comme des sacs de papier froissé.

Ton cœur qui bat comme un animal essoufflé sur un tapis roulant.

Il y a cette sensation de froid qui descend toujours, tu as remarqué ?

Il y a ce phénomène qui n’est pas sans rappeler la fin accidentelle de la vie.

Sauf que là, bien sûr, c’est une histoire amoureuse qui défile et qu’on n’en meurt pas [plus]

C’est incroyable la vitesse à laquelle ça va.

Et puis il y a les moments de votre histoire qui tournent en boucle.

La dernière fois que tu l’as vue, par exemple. Où il y avait cette petite chose qui clochait, malgré les regards, malgré la peau contre la peau, malgré... ouais, l’évidence.

[Un jour tu vas foutre sur la gueule à celle qui te dira ça.]

Tu y as repensé le soir dans ton lit, d’ailleurs. Au truc qui clochait. Comme quoi l’intuition…

Tu n’es pas surpris, puisque c’était dit depuis le départ. Elle partait toujours.

Et tu savais que c’était vrai.

C’est con quand même, parce que…

Parce que tu traversais Paris pour la rejoindre et pas seulement pour lui faire l’amour.

Juste pour être avec elle et contre elle. Et pour l’entendre penser.

Et puis il y a ce qu’elle t’écrit, qu’elle ne pourra pas faire avec toi ce qu’elle a fait à travers toi.

Bien sur ça te fait mal d’être ainsi fonctionnalisé.

Et puis tu te dis que tu ne l’as pas réconciliée avec elle-même mais que tu l’as peut-être aidée à se réconcilier avec d’autres, importants pour elle. Sans même savoir comment, d’ailleurs.

Tu te dis que tu as été un véhicule, oui.

Mais ça aussi tu le savais depuis le départ.

Alors tu acceptes mieux. Pas beaucoup, mais un peu.

Parce que tu as été utile, oui.

Et tu te dis que c’est dommage que votre dernier baiser ait senti l’ail persillé…

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13 septembre 2006

Phrase assassine

Ce jour-là, il fait beau.

En marchant d’un pas lent, on aperçoit le soleil qui trace des raies horizontales au sommet des haies parfaitement taillées.

Quelques oiseaux piaillent en se disputant un bout de laine ou un asticot.

Au loin, la Micheline passe le long du contrefort, tractant ses voitures rouges et jaunes derrière un jet de fumée noire.

En marchant d’un pas lent, on sent le soleil qui tape sur la joue.

Les graviers qui crissent sous les pas.

Ici, la bordure aurait besoin d’être refaite.

Là, la pierre est fendue.

Au bout de l’allée il y a la petite pompe que l’on fait tourner à toute vitesse et qui postillonne de l’eau en jets crachotants.

A la prochaine allée, on tournera à gauche.

Une trentaine de mètres encore à pas lents et on s’arrêtera.

Mains jointes.

Tête baissée.

Le curé dira quelques mots et le cercueil descendra dans la fosse fraîchement bétonnée.

Les uns et les autres défileront avec un geste, une pensée, une prière.

On aura un regard ou pas pour les parents, pour ceux-là qui ne se sont rendus compte de rien pendant deux jours. Qui ne montaient jamais voir. Qui ont dit qu'ils pensaient qu’il dormait.

Pendant deux jours.

On aura un regard ou pas pour les parents qui tout à l’heure superviseront la pose de la très large et très épaisse dalle de marbre noir et qui viendront ensuite toutes les semaines la frotter pour qu’elle brille bien au soleil.

Et quelqu’un aura juste cette petite phrase, entendue dans un souffle :

« Ils peuvent être rassurés, va... avec la couche qu'ils lui ont mis dessus, il risque pas de revenir. »

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Posté par memorandhomme à 00:09 - Thanatos - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

25 août 2006

Cicatrice

Ce jour-là, il faisait beau.

On s’était arrêtés sur une aire d’autoroute pour se dégourdir un peu les jambes et boire un café pour moi, un thé pour elle.

On était ensuite remontés dans la voiture noire et brillante, on s’était laissés tomber dans les sièges baquets en cuir fauve.

J’avais mis le contact, le V6 avait grondé comme savent le faire les moteurs italiens.

Nous avions laissé l’aire de repos s'effilocher derrière nous, les rapports s’enchaînaient à la volée, l’aiguille du compte-tours gravissait le compteur puis redescendait, puis s’élançait à nouveau.

A 160 km/h, j’avais stabilisé l’allure. Le coupé semblait se poser sur la route, s’y caler de ses larges épaules, un athlète dans sa bonne foulée.

Dans le siège passager, la fille avait fermé les yeux, son joli visage tourné vers le soleil, les pieds posés sur le tableau de bord.

Au kilomètre 137, une tache marron avait fait du flou dans le coin gauche de mon œil avant de disparaître sous le capot.

Ma main droite avait tiré sur le volant. Mon pied gauche avait écrasé la pédale de frein.

Le temps s'était épaissi au point de devenir presque immobile.

Dans le siège passager, la fille avait ouvert les yeux.

Puis la bouche, pour crier.

Le son strident s'était superposé au crissement des pneus tandis que la tonne et demie de métal glissait en travers, à 160 sur l’autoroute ensoleillé, laissant derrière elle une longue traînée de caoutchouc et une odeur de freins en train de brûler.

Tandis que je me battais avec le volant, la voiture était revenue en ligne droite, puis était repartie de l’autre coté.

C’est trop con.

Le temps passait comme un sirop, dans une tranquille fatalité.

La voiture s'était encore remise en ligne puis m'avait encore échappé, de nouveau en travers, de nouveau en glissade.

C’est trop con.

Devant, loin sur la route, une image dont je connaissais bien les personnages.

Moi, elle. A tous les âges. Mes parents, les siens.

Des enfants. Les miens. Les nôtres.

Ici, la petite que je prenais dans mes bras. La benjamine.

Ailleurs, sur le coté de la photo, un homme aux cheveux blancs. Avec mon visage, plus vieux.

La voiture avait fait encore une embardée, l’enfant avait disparu de la photo.

C’est trop con.

Un pneu avait éclaté, la silhouette aux cheveux blanc s'était effacée d'un coup.

C’est trop con.

Je ne sais pas qui a abandonné en premier : la voiture, fatiguée de lutter contre la force d’inertie, ou moi, fatigué de contrarier le destin. De toutes façons, il n’y avait plus personne sur la photo…

Le temps s’est relâché lui aussi. Il est reparti comme une balle, la voiture est allée percuter de plein fouet la barrière de sécurité. Coté passager.

Je n’ai pas entendu le bruit.

Je n’ai même pas ressenti le choc.

J’ai juste entendu que la fille ne criait plus.

Qu'elle ne disait plus rien.

C’était trop con.

Posté par memorandhomme à 00:20 - Thanatos - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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