Mes mots random...

Graphomanie, polygamie et tutti quanti...

02 mai 2008

Zik ta mère

Quand il est arrivé, ce petit con de stagiaire, j’ai su tout de suite que j’allais l’avoir dans le pif.

Avec sa gueule estampillée école de commerce, son petit costard cintré Agnès B (« t’as vu, comme Dionysos ! » ) et son tatouage tribal-ethnique-ta-mère qu’il montrait aux pétasses de la compta, j’ai compris que ça allait pas être possible entre lui et moi. Et vas-y que je te déroule des chiffres. Et vas-y que je te parle en parts de marché. Et vas-y que je te calcule des rotations sur les chaînes musicales du câble et du satellite avec des camemberts en couleurs devant un big Boss aussi ravi que s’il était aux NRJ Music Awards avec un vibro planté dans le cul…

Mais le pire, c’est qu’en-dehors du temps qu’il passait à se rendre intéressant, il était toujours fourré dans mon bureau à me poser des questions sur comment c’était à mon époque. A mon époque ! Blaireau. Et vas-y que je te demande comment c’était de faire le roadie pour les Stones. Et vas-y que je te demande ce que ça faisait d’être en studio avec Freddie Mercury. Et vas-y que je te demande si j’avais connu Elvis Presley, « parce que c’était à peu près à la même époque, non ?… » Ouais, t’as raison p’tit gars. Même que c’était juste après la mort de Beethoven dans un crash d’avion au-dessus du Nouveau-Mexique… Blaireau !

Le pire, c’est que quand il me cassait pas les couilles il écoutait M Pokora sur son i-pod et qu’il te parlait du R’nB en pensant que ça avait été inventé par Rhyanna... Une buse, quoi. Non, pardon : « un échantillon représentatif du marché des jeunes ».

Il l'était d'ailleurs tellement, représentatif, qu’il a été embauché après son stage. Aux études. Un poste spécialement créé pour lui. Et je me le suis coltiné huit mois. Huit putain de mois à me demander comment j’allais le dézinguer ! Jusqu’au jour où il a déboulé dans mon bureau en me disant qu’il venait d’entendre « la version anglaise de Comme des connards de Mickaël Youn » et que ça lui avait donné une idée. Je l’ai regardé avec des yeux comme des soucoupes, avant de piger qu’il parlait de « My Sharona » de The Knack. C’était ça qu'il appelait « La version anglaise de Comme des connards » ?? Oh putain… Et il a continué : « Et ben tu sais quoi ? Si on faisait des reprises des tubes d’aujourd’hui par des vieux artistes ? Tu sais, un peu comme… comme de la musique vintage ! » J’ai fait une pause. Et puis j’ai sorti du tiroir la liste des meilleures ventes de disques de la semaine et j’ai embrayé en me mordant l’intérieur des joues : « Si je t'ai bien compris, tu voudrais… faire reprendre California Dreamin des… heu… des Royal Gigolos par The Mamas and the Papas, c'est ça ? Ou faire une reprise de The Lion sleeps tonight de Pat & Stanley par The Tokens ?" "Ouais, c'est ça. Enfin, avec des artistes connus, hein ?" "Comme, disons faire reprendre La Isla Bonita de... de Squeeze Up par Madonna ou Born to be alive des Disco Kings par Patrick Hernandez ? C’est bien ça ton idée ? » « Ouais, exactement ».

Oh, putain !! Je la tenais enfin, l'occasion de l’envoyer en aller-simple booster la carrière de Steeve Estatof… Je lui ai immédiatement pris un rendez-vous avec le big boss en lui suggérant aussi la reprise des plus gros succès de Chimène Badi par Carla Bruni et de Born to be Alive de Christophe Willem par Patrick Hernandez pendant qu'on y était ! Il est monté au huitième comme une fusée avec ses deux réservoirs de poudre au cul et j'ai savouré mon plaisir... Y’avait plus qu’à attendre qu’il redescende en version Columbia

Et bien quand il est redescendu, il m’a dit que le big boss avait a-do-ré son idée. Il a eu le budget, il a sorti en un rien de temps une compil « Le top des hits par… », c’est passé chez Charly et Lulu sur M6 et deux semaines plus tard ça pétait tous les compteurs de vente. Mieux que les cinq Star Ac’ confondues ! Alors il a été promu directeur du label et moi j’ai été viré.

 

Heureusement, ils ont été cool chez Warner : ils ont bien voulu de moi pour s’occuper du come-back de Steeve Estatof…


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18 avril 2008

A boue, deux souffles

Le bureau vibre, je sursaute.

Regard sur l’écran du téléphone mobile, cet Hermès des temps modernes.

« Suis dans mon bain. Tu viens me frotter le dos ? ».

Je ne sais pas comment, mais en vingt minutes je suis en bas de chez elle.

Le code de la porte arrive sur l'écran, et ces mots : « je me fais un masque ».

Grimace.

Il m’est arrivé de lui dire comment s’habiller du talon à la racine des cheveux, poupée Barbie de mes désirs de profanation, prélude à ce choc qui allait nous laisser rompus, le corps imprégné du sexe de l’autre dans chaque repli de nos peaux, sous chaque ongle, sur chaque pulpe de chaque doigt. Mais là, elle me laisse perplexe. J’hésite même à monter.

Je suis devant le pas de sa porte. Elle est entrouverte.

Je pousse.

Mes pieds sur le tapis épais.

Sa voix me guide.

« Par ici »

J’avance. Un rectangle de clarté blanche dans la pénombre dorée de l’appartement.

« Entre !! »

Je.

Elle est dans sa baignoire, dont les pattes de félin reposent bien à plat sur le carrelage.

Ses cheveux sont plaqués en arrière.

Ses mains et ses bras sont gantés d’une boue grise-verte.

Ses jambes elles aussi en sont enduites, des pieds jusqu’à la mi-cuisse.

Au-dessus, elle a n’a qu’un petit rectangle court vêtu.

Je vois le rose tendre de ses petits seins poudrés.

Gilda de chair et de glaise, elle me regarde avec un sourire.

Je m’assois sur le bord de faïence froide.

La porcelaine de sa peau tranche sur la matière minérale dont elle est couverte.

Elle est plus nue que je ne l’ai jamais vue.

Je lui demande de se lever.

Elle soulève un sourcil, elle s’exécute.

Je lui demande de se tourner.

Du doigt je trace une ligne qui part de la cheville, remonte tout droit au milieu du mollet, du creux du genoux et enfin de la cuisse.

Je fais de même sur l’autre jambe.

Je dessine deux bas couture dans l'argile.

Je me recule.

Je regarde, encore. 

J’approche mon visage du creux de ses reins…

Je mords.

Nous nous roulons dans la boue, nous enroulons debout.

Je la baise comme on saute dans les flaques.

Un plaisir d'enfant.

Sans remord ni honte.

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05 janvier 2008

Call-girl

Ce jour-là, Aminah m'avait avoué qu'elle avait rencontré un homme séduisant sur le net. Il s'appelait Carl. Il était cadre, beau, yeux gris, sportif. Un peu idiot, avait-elle ajouté. Elle me l'avait caché comme si elle ne connaissait pas les règles qui nous liaient.

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Elle lui avait écrit, puis téléphoné, elle avait fini par le rencontrer dans un café. Il avait trente-sept ans, il était marié, bientôt papa, la tête pleine de fantasmes. Normal.

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Aminah avait joué son rôle favori de Grande Tentatrice et lui avait mis les sens à l'envers. Depuis trois mois elle le tenait en ébullition et aujourd'hui elle se décidait à m'en parler. Elle me dit timidement que Carl lui plaisait, qu'elle aimait jouer avec lui et que maintenant la curiosité la taraudait. Elle me demanda ce que j'en pensais. Je lui dis qu'elle devait aller au bout de sa curiosité... et de celle de Carl.

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Au moment où elle me racontait cela nous étions nus sur le lit. Je lui dis qu'elle devait appeler Carl maintenant. Elle sourit jusqu'aux oreilles et composa son numéro.

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Il était à son bureau. Elle se présenta à lui, je sentis presque la tension qui s'empara de son interlocuteur. Tout en lui parlant à mots feutrés, Aminah s'allongea sur le dos en écartant les jambes et j'entrepris de lécher son sexe. Elle restait concentrée à faire monter le désir de l'homme à l'autre bout du fil.

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Tandis qu’elle lui décrivait son désir envers lui, j'appuyais un peu plus ma langue. Je me mis à aspirer tout doucement son clitoris entre mes lèvres, comme j’aurais tété un sein. Elle s'interrompit au milieu d'une phrase pour laisser échapper un soupir. Je perçus la voix interrogative de Carl. Alors elle lui dit qu'elle était avec moi et que j'avais ma tête entre ses cuisses.

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J'entendis Carl prendre une posture vocale, du genre ha-ha-j-en-ai-vu-d'autres, et je souris.

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Aminah avait maintenant une voix plus rauque tandis que j'appuyais mes caresses. J'avais écarté ses lèvres et maintenant j'alternais les succions avec une pénétration superficielle de la langue. Elle mouillait déjà d'abondance, la situation l'excitait. Elle lui disait "tu sais ce qu'il est en train de me faire ?" et elle lui disait. Elle gémissait maintenant de temps en temps et je me demandais comment Carl gérait la situation, assis derrière son bureau... Elle lui demandait de se caresser au téléphone, il bredouillait qu'il ne pouvait pas, qu'il n'était pas seul. Aminah fit mine d'être agacée par son manque de coopération alors que ma langue allait et venait généreusement entre sa vulve et son anus.

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Je décidai finalement que Carl allait en avoir pour sa journée et retournai Aminah les fesses en l'air. Le portable alla valdinguer à l'autre bout du lit et Aminah dut ramper pour l'atteindre pendant que je me saisissais de ses hanches. Elle dit à Carl qu'elle voulait qu'il jouisse au téléphone et j’appuyai cette exigeance en pénétrant d’un coup en elle et en lui arrachant un cri. Je l’enfilai vigoureusement pendant qu'elle haletait de plus en plus fort à coté du téléphone qui gisait maintenant le ventre en l'air. Le plaisir d'Aminah montait en flèche.

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Je saisis la ceinture en cuir de mon jean et la passai autour de son cou. Je serrai progressivement la ceinture tandis mes cuisses claquaient sur l’arrière des siennes. Plus je serrais la ceinture et plus Aminah jouissait. Ses cris résonnaient dans la chambre, c'était un rugissement, douleur et plaisir, plaisir et douleur. Puis une unique exclamation, longue, puissante, profonde. Elle s'effondra sur le lit.

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Je lui relevai les cheveux sur la nuque. Je lui embrassai le lobe de l'oreille, je desserrai la ceinture. Elle avait une marque rouge au cou, on voyait la trace du passant. Elle se vit dans la glace en face de nous, elle rit comme une petite fille, elle était heureuse.

Elle reprit le téléphone. La ligne sonnait dans le vide...

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01 janvier 2008

Back in blank

Les libations, les bruits, les rires, les verres qui s'entrechoquent et les éclats de voix. Beaucoup de bruit, beaucoup de monde, un peu trop de tout. Décider contre l'avis général et les regards inquiets de rentrer à pied.

Plusieurs kilomètres à faire à travers la forêt, dans la nuit sans lune.

Le ciel anthracite au-dessus de la voûte des arbres noirs.

Les yeux devenus inutiles, les autres sens qui s’étendent du-delà du corps pour palper la nuit.

Respirer l’obscurité par chaque parcelle de sa peau.

Les pupilles qui s’écarquillent tellement qu’elle semblent s’étirer au-delà de l’œil.

Remarquer chaque fluorescence, chaque déplacement dans l’herbe sèche et les premières feuilles de l’automne. Deux points lumineux.

Ici.

Et là.

Et un peu plus loin.

Avancer plus par instinct de la bonne direction que par l’aide de ses sens, fil invisible avec les étoiles.

Se sentir bien.

Serein dans le noir absolu.

Avoir l’impression d’être pieds nus.

Et puis à un moment, voir une tache de lumière.

Hésiter. Ralentir, même.

Et puis y aller.

Rentrer dans la maison éclairée par ceux qui sont rentrés en voiture, dans les odeurs de bois ciré et d’alcools forts, dans les sourires accueillants de ces gens qui me veulent du bien.

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Et se dire qu’il y a un instant, tout était tellement plus clair.

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24 décembre 2007

Syntha Claus

Ce matin l’air était vif dans la grande ville.

Les voix des Parisiens filaient net dans l’air cristallin et les flaques de givre posées çà et là le long des trottoirs laissaient soupçonner le froid.

Bien à abri sous l'armure renforcée et le tissu technique du chevalier mécanique urbain, j'enchaînai dans le ronflement du moteur la rue de Rivoli, la place de la Concorde, le Rond-Point des Champs-Elysées et enfin je stoppai au feu rouge tout en suivant des yeux la neige qui flottait doucement…

Il me fallut une seconde ou deux pour réaliser qu'en fait de neige, il faisait un grand soleil !


Je remontai le cours des flocons jusqu'à leur origine et découvris deux échappés de Tchernobyl en train de bomber en blanc un massif de sapins fraîchement descendus du camion.

Je détaillai les combinaisons oranges, les gants en caoutchouc, les masques à gaz et le pistolet à peinture qui crachaient une tempête de flocons en tetrafluorure de benzèthyl anodisé qui tournoyaient furieusement autour des deux survivants de l'Apocalypse, créant un micro-climat de blizzard Bowllywoodien.

Cette année, Noël à Paris avait un air vaguement artificiel...

Je finis cependant par remarquer que celui qui tenait le pistolet était tellement environné de neige de synthèse qu’elle formait une barbe blanche qui pendait de son masque à gaz. Vêtu de sa combinaison presque rouge et de son bonnet en laine, il avait l'air d'un Père Noël pétrochimique.


Le feu passa au vert. Je tournai la poignée de gaz en souriant et en me disant que, finalement, l'esprit de Noël se manifestait toujours... Même là où on ne l’attendais pas !

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20 décembre 2007

Double zéro

(flash-back)

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Il a un peu plus de soixante ans. Il a de l’allure. Il est charismatique, une gueule de baroudeur en costume anglais. Il connaît tous les hommes politiques qui sont, ont été ou seront au pouvoir. Il a travaillé pour des officines dont les activités s'opèrent dans la plus grande discrétion. Il a voyagé dans le monde entier et ses environs. Il est aimé des femmes.

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D'aucuns se sont amusé à le comparer à un certain agent secret Britannique et d'ailleurs, comme lui, il aime les voitures de sport. Alors pour lui faire plaisir je lui avais prêté la mienne quand la sienne était au garage.

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Il a dû la trouver bien, parce qu’il l’a gardée quatre mois...

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Quand il me l’a enfin rendue, j’ai fait un peu la tronche : le train avant était foutu. Mais je n’ai rien dit parce que je suis un type sympa.

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Un an plus tard, j’ai fait encore plus la tronche : le tribunal de police avait ordonné une saisie-arrêt sur mon compte bancaire au motif qu’il y avait l'équivalent de sept mille euros d’amendes impayées pour d’innombrables infractions au code de la route pendant la période où j'avais prêté ma voiture. Quand j’en ai demandé la liste, j’ai reçu un listing de quatre pages… Je n’ai même pas compris comment il était possible de récolter autant de PV en un tel laps de temps. A ce moment-là, j’ai bien failli lui expliquer les usages, au James Bond de mes deux.

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Mais il parait que ça ne se fait pas de coller un pain dans la gueule à son père...

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14 décembre 2007

Mobilis in debile

Bon, c'est vrai, c'est discret.

Entre le moment où l'on franchit la porte du compartiment de TGV et le moment où l'on atteint sa place, on ne croise pas plus de dix affichettes qui informent que l'on se trouve dans un « Espace Silence » et qu'il est recommandé de ne pas téléphoner.

Au cas où l'on aurait loupé le concept, il y a au-dessus de chaque fauteuil un pictogramme couleur vache Milka qui montre un téléphone en position "sommeil", dispositif lui-même complété par une annonce du contrôleur qui rappelle aux voyageurs de bien vouloir passer leurs appels en-dehors du compartiment.

Mais il est vrai qu'on pourrait facilement ne pas capter le message, pour peu qu’on soit aveugle et sourd...

Au moment où je souris intérieurement de l'intensité très appuyée du message retentit derrière moi une sonnerie de mobile qui ferait passer la 5ème de Beethoven conduite par Karajan pour un râle de viellard mourant, immédiatement suivie d’un « ALLO !! » déclamé d'une voix de vendeuse de poisson à la criée sur le vieux port de Marseille.

Simultanèment, une femme d’âge assez mûr et de cheveux assez oranges arrive à coté de moi et s’exclame aussitôt qu’elle ne PEUT pas voyager près de la fenêtre, qu’ils le savent bien, que c’était pas possible voï voï voï. Je n’ai même pas le temps de lui proposer d’échanger nos places – d’autant que moi j’aime bien être près de la fenêtre et regarder les vaches floues - qu’elle est déjà repartie à l'autre bout du train, sans doute à la recherche d'un contrôleur.

Pendant ce temps, la poissonnière du rang derrière engueule je-ne-sais-qui à l’autre bout de la ligne. Elle raccroche et refait aussitôt un autre numéro et ça fait bip doup bip bip bip doup bip bip doup [parce que forcément un téléphone ça doit faire du bruit quand on numérote] et la voilà repartie dans une conversation animée. Et longue.

La femme à la permanente orangée repasse dans l’autre sens en se plaignant que ahlalala c’est pas Dieu possible. Je n'arrive pas à accrocher son regard et puis merde tant pis pour elle, je ne vais tout de même pas lui faire un placage au milieu de l’allée pour attirer son attention et lui proposer ma place.

Le TGV prend de la vitesse, ponctué par les glapissements téléphoniques de l'une et les allées-et-venues de l'autre, qui promène à présent sur son visage un masque de douleur très Sarah Bernhardtien... Je l'emmerde.

La poissonnière, qui a enfin raccroché son téléphone sur un vibrant "tu me rappelles", décide de changer de place. Elle le fait dans un grand raffut de sac, de manteau et d’un ordinateur qu’elle pose bruyamment sur la tablette devant elle et qu’elle démarre avec le son réglé au maximum pour que tout le monde comprenne bien qu'elle a Windows.

Elle a également pris soin de poser sa mallette d'ordi en plein dans l'allée et les malheureux qui traversent le wagon manquent de s’étaler en passant à coté d'elle. J’ai compté : 18 victimes trébuchent  tout en transportant des cafés brûlants et des canettes de boissons sucrées ouvertes.

Elle passe encore deux ou trois appels qui ont l'air suffisamment importants pour que l'humanité entière en soit informée, puis finalement se laisse prendre par le bercement du train, se tasse sur son siège et enfin s'endort. Je peux jouir d’un pur moment de bonheur : vingt minutes sans bip doup bip bip bip doup bip bip doup ni passage de voisine orangée, laquelle a été aperçue pour la dernière fois perchée sur un strapontin entre les chiottes et la machine à café en marmonnant des propos incohérents.

Je ferme les yeux, me laisse progressivement gagner par l'engourdissement. Je ferme les yeux, glisse dans le sommeil... Jusqu’à ce qu’un ronflement de soudard aviné me fasse ouvrir un œil. Puis l’autre. Puis les deux.

A la recherche de l’importun, je dévisage les hommes du compartiment : ils ont tous l’air éveillé. Puis mon regard tombe sur l'hystérique au portable et il faut bien se rendre à l’évidence : c’est ELLE qui ronfle à en fissurer les doubles vitrages du wagon !

Je me sens alors envahi d'un calme glacé. Avec l'implacable résolution d'un homme poussé à bout, genre Lino Ventura, je prends mon téléphone. Je compose le numéro que je lui ai entendue dicter dix fois à ses correspondants et que je n'ai pas pu m'empêcher de mémoriser.

Beethoven feat. Karajan retentit à fond les ballons dans le compartiment. La chieuse fait un bond de trente centimètres sur son siège, fouille frénétiquement dans toutes ses poches et finit par trouver son engin de malheur. Je raccroche. Puis je compose de nouveau, cinq minutes plus tard. Puis raccroche. Puis compose… Dix fois. A présent les regards convergent lourdement vers elle de tous les coins du wagon.

A la onzième sonnerie, elle sort en bredouillant. Je raccroche. Je referai le numéro a chaque fois qu'elle fera mine de rentrer dans le compatiment.

Je souris. C'est finalement un chouette voyage...

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