10 septembre 2008
Ensemble,mais c'est tout
Elle entre dans ce wagon de métro entre Nation et Charles de Gaulle.
Elle
a des traits d'une finesse rare, des pommettes saillantes, des yeux
d’onyx amandine dessinés par un pinceau divin mouillé d'encre délicate.
Ses
lèvres sont celles de la reine Hatshepsout, à l'image de ce presque-buste dont
ne subsiste au Louvre qu’une bouche brillante de volupté, désirable pour
l’éternité.
Même fermées, elles semblent entrebaîllées par le pouce d’un homme.
Ce n’est qu’au prix d’un effort certain que je m’aperçois que, justement, il y a un homme à coté d’elle.
Un homme qui lui parle. Et parle.
Et parle encore...
Sa
conversation n’intéresse que lui. Elle se contente de l’entendre, ses
grands yeux tournés vers lui. Elle n'écoute pas, elle n’acquiesce même pas.
Difficile
de dire s’ils sont quelque chose l’un pour l’autre, tant leur proximité
est lointaine. Elle semble habituée. Elle pose quelques questions de
pure forme, polies.
Moi je parcours l’arête de son nez. Je glisse le long de sa joue. Je caresse chaque grain de peau du doux de mes yeux.
Station Châtelet. Ils descendent avec cette synchronisation des gens habitués à être ensemble.
Je regarde un long moment le vide.
L’attachement est si... étrange.
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27 mai 2008
Odeurs de sein tété
Ce qui m'avait tout de suite plu chez Rachel, c'était sa chambre individuelle.
En stage à Londres, je partageais un appartement crasseux et empestant le gaz avec Scott, un Australien sympathique dont la conversation était limitée à "bière" et à... à rien.
Dans la journée, je garnissais des rayons de barres chocolatées dans un Boots en me nourrissant partiellement sur le stock, tandis qu'elle travaillait au desk d'un hôtel Victorien qui avait connu des jours meilleurs.
Rachel et moi en vînmes à mélanger nos langues et à nous mettre la zigounette dans le pilou-pilou grâce à un violent orage et au passage d'une Jaguar dans l'énorme flaque d'eau qui bordait le trottoir où nous marchions. Le mini-tsunami qui en résulta nous trempa l'un et l'autre jusqu'à l'os, m'offrant l'occasion de proposer à Rachel de venir enfiler quelques vêtements secs chez moi.
Au lieu de cela elle trempa son slip et ce fut moi qui l'enfilai, comme quoi dans un pays où l'on conduit à gauche un français peut facilement en arriver à confondre les priorités...
Ce rapprochement fut judicieux, puisqu'en plus d'une chambre individuelle Rachel jouissait d'un accès aux cuisines de son hôtel. Je bénéficiai ainsi de roboratifs petits déjeuners à l'anglaise avec saucisses grillées, tranches de lard et flageolets à la sauce tomate qui donnèrent un parfum tout particulier à nos grasses matinées.
Rachel et moi découvrions allègrement la joie d'être loin de nos familles respectives et celles du touche-pipi sans la crainte d'être surpris. A cet âge-là, j'étais déjà très enclin à utiliser ma bouche pour donner du plaisir à la demoiselle. Mais il se produisit entre elle et moi un phénomène physico-chimique aussi inhabituel qu'inattendu : je découvris que ma salive et sa peau n'étaient pas compatibles !
Par une étrange réaction moléculaire, le contact de l'une sur l'autre produisait une odeur acide, protéïnique et épaisse, en un mot : écoeurante.
Passée la fougue de l'étreinte, je posais ma tête sur sa poitrine et devais réfréner mon dégoût. Son ventre avait la même désagréable odeur, tout autant que son cou et chaque partie de son corps que j'avais léchée, mordue, aspirée ou titillée préalablement. Ma propre salive, sur elle, me répugnait.
J'en arrivai rapidement à ne plus pouvoir la sentir.
Je la quittai.
13 mai 2008
Orange automatique
Il a la Tissot
"Touch" au poignet.
La montre que je
trouvais belle il y a dix ans mais que je n’ai jamais achetée parce qu'elle est décidément trop voyante.
« Mon papa sait toujours le temps qu’il va faire » me trotte dans la tête.
Une autre raison
pour ne pas l’avoir achetée.
Lui, c’est
précisément cette pub qui passe à la télé qui lui en a donné envie. S'il n'y avait pas eu la pub à la télé, il aurait acheté une Breitling en rêvant d'une Rolex pour le jour où il sera promu Chef de zone.
Assortie au
bracelet orange de la Tissot Touch, le type possède une blonde perchée sur ses hauts talons même en descendant de
l’avion. Laide, mais blonde. Et au bras de la blonde, il y a le sac en toile
monogrammée.
Voyant, lui aussi.
Il m'insupporte et pourtant je le connais
depuis trois minutes.
Il me connaît lui aussi depuis trois minutes, puisqu’on attend
dans la même file qu’un douanier tamponne avec lassitude nos cartes
d’entrée sur le territoire.
Ce type me connaît depuis trois minutes et il ne résiste pas à l’envie de me faire savoir
qu'il roule en voiture allemande. Je sais pas, ça
doit être parce que la fille à coté de moi est plus jeune et beaucoup plus belle que sa blonde cramée au chalumeau...
Enfin ce n’est pas
à moi qu’il le dit, le petit futé. Il le dit à son collègue qui est derrière
moi et dont j’ai eu l’outrecuidance de le séparer en m’insérant dans le
séminaire des vendeurs de photocopieuses méritants qui remplissaient
l’avion.
Il dit avec une voix forte que son Audi, il n’en
n’est pas content. D'ailleurs c’est pas la première avec laquelle il a eu des problèmes
[Comprendre : j’ai déjà acheté plusieurs Audi]. Il en a marre, il va changer [Comprendre : je
ne me laisse pas impressionner par la marque, on ne me la fait pas à moi]. Avec un sourire en
coin, il conclut qu’il va acheter français, que ça lui fera moins d’emmerdes [Comprendre : C’est
comique n’est-ce pas ? MOI rouler dans une voiture française, hahaha la
bonne blague].
Il marque une
pause, content de son petit effet.
Le collègue ne
réagit pas. Je m’emmerde sec. En plus j'aurais plutôt parié sur un 4x4.
Le bruit des
tampons bureaucratiques qui s’abattent sur les formulaires résonne dans
le hall presque vide. La file progresse.
Le mec à la Tissot
Touch avance avec sa blonde monogrammée. Laide, toujours. Mais toujours blonde.
Je n'aurai plus jamais envie d'une Tissot Touch.
10 avril 2008
Torticolis
Arrivé au restaurant à l'heure, donc en avance (j'attends une femme), je parcours les visages alentours.
A ma gauche, une jeune nana avec une très grosse poitrine sous un petit pull parcourt distraitement son menu. Un trentenaire gominé en costume à rayures la couve d'un vaste sourire tout en dents.
Je me souviens de la dernière fois que je suis venu ici. Il y avait une fille qui montrait son book à un photographe, elle était spécialisée dans le nu. Assis devant un thé avec Mlle Zeng, je regardais la nuque de cette fille inconnue et par un simple ajustement de profondeur de champ je voyais son cul, ses cuisses, son ventre, ses seins. Et Mlle Zeng tentait de me reconquérir.
Mon rendez-vous passe la porte d'entrée. Elle s'assoit.
En l'espace de vingt minutes, le restaurant s'est rempli à une vitesse considérable. Un couple qui doit avoir la cinquantaine s'est installé à la table d'à coté. La femme, que j'aperçois de dos, a une allure indéniable. Une peau à peine bronzée et parfaitement tendue sur l'élégante ossature de son visage. Des cheveux gris légèrement brushés en arrière. Une tenue sombre et impeccable. Une grosse bague. Rien de plus.
Je crois que c'est à l'énoncé du mot "baise" qu'elle tourne brutalement sa tête vers notre table.
Elle réfrène immédiatement son impulsion mais sa tête reste bizarrement orientée. Elle ne regarde plus en face son interlocuteur qui n'a rien entendu et continue de parler. Dans le vide, je le crains.
Un peu plus tard, elle réagira de la même façon au mot au mot "partouze", au mot "zoophilie" et aux mots "club échangiste".
Quant à "enculer", il la fait sursauter sur son siège comme si un objet en était brusquement sorti.
Lorsque ma convive et moi nous levons et nous dirigeons vers la sortie, je sens un regard qui pèse avec insistance sur mon dos.
Je ne me retourne pas, je me contente de sourire... C'était un agréable déjeuner.
18 janvier 2008
Texte sans dénomination fixe
Dans ma tête, il s'appelle le petit bonhomme en mou... en bois. En bois en bois en bois. Pardon. En bois.
Dans ma tête il s'appelle le petit bonhomme en bois.
Il est souvent vêtu d'un genre de Burberry beige. Il a le teint congestionné, rouge. Des lunettes d'écaille, des cheveux courts, une moustache broussailleuse.
Il est souvent le matin en bas de chez moi. Il se tient très droit, très raide, les mains dans les poches de son imperméable.
Quand vous passez devant lui, il dit rapidement "bonjour Monsieur, je suis à la rue pourriez-vous m'aider de quelque argent ?"
Il est souvent là, cela doit faire plusieurs années maintenant.
Je lui dis bonjour quand je sors de l'immeuble, je ne sais pas s'il me reconnaît.
Un jour est passé un Grand Échassier sur le trottoir de mon immeuble. Un Grand Échassier qui parlait fort avec l'accent étranger, un accent des pays de l'est, j'aurais dit Yougoslave, sans garantie.
Il marchait en boitant très fortement, en s'appuyant de tout son poids sur une jambe puis en ramenant l'autre en avant d'un coup en basculant autour de l'axe de sa hanche. En même temps, il tenait dans sa main une tasse en métal émaillé comme celles qu'on trouve dans les prisons et il la tendait à la volée vers les passants, sans s'arrêter ni même ralentir. Un personnage de l'Opéra de Quat' Sous.
Le Grand Échassier remontait la rue de son pas mécanique, cric, crac, sébile. Cric, crac, sébile. A vot' bon coeur, Messieurs-dames. Je ne sais pas s'il récoltait beaucoup. On n'aime pas toujours les pauvres à l'accent étranger.
Et puis, de son pas de compas, le Grand Échassier est arrivé à la hauteur de mon immeuble et là, sans s'arrêter dans son élan, il a tendu sa tasse en métal émaillé vers le petit bonhomme en bois.
Le petit bonhomme en bois n'a pas bronché, il avait ses mains dans les poches, il l'a juste regardé d'un oeil rond stupéfait qui faillit me faire partir d'un sacré fou-rire.
Mais comme je savais qu'on ne rit pas avec la pauvreté, je me suis mordu l'intérieur des joues et je suis entré dans l'immeuble, en souriant quand même sous le porche.
Depuis cette histoire, d'ailleurs, j'ai, coincé quelque part entre la glotte et l'épigastre, un rire qui ne veut pas partir. Un peu comme les pauvres, en bas des immeubles...
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17 octobre 2007
Les stations invisibles
Les corps ternes pressés les uns contre les autres ignorent farouchement la promiscuité de l'espace confiné. La rame progresse par à-coups dans le tunnel. Les regards traversent les regards sans s'arrêter et viennent s’échouer sur les néons et les affichettes publicitaires. Le chargement humain ondule doucement à chaque arrêt et à chaque redémarrage. Au milieu du wagon, un couple se regarde dans les yeux. Elle lui parle doucement en posant ses mains sur sa chemise, elle pose ses doigts sur sa peau au travers du tissu, elle le touche, ôte sa main, et le touche encore. Ils ont les yeux fatigués et le teint illuminé d’un homme et d’une femme qui ont fait l’amour. La rame stoppe dans le tunnel, puis repart. La femme glisse sa main dans le dos de l’homme avant de s’égarer dans les plis de leurs manteaux... Peut-être s’assure-t-elle que l’homme est encore turgide de leur étreinte, peut-être s’assure-t-elle qu’il la désire même dans la foule apathique. Peut-être se rappellent-ils de leurs corps tumultueux quand elle l’a pris dans sa bouche en le regardant dans les yeux ou quand il a pénétré sa croupe pendant qu’elle haletait, bras accrochés aux barreaux du lit… La rame de métro relentit, puis s'immobilise. L’homme embrasse la femme sur la bouche, lui murmure quelques mots et descend. Il s’éloigne dans la foule vers une correspondance, vers une sortie. La femme reste seule. La rame redémarre lourdement dans le soupir des freins pneumatiques. Les corps ternes pressés les uns contre les autres titubent un instant puis reprennent leurs contemplations au travers des dos, au-dessus des visages fermés. Derrière les yeux de la femme défilent des émois, des images… tant de secrets.
24 septembre 2007
De l'autre coté du mur (fin)
La cinquième fois, j'étais dans la cuisine.
Les cris de la jeune femme asiatique ont traversé le mur comme s'il n'existait pas. Des cris stridents, aigüs tandis qu'elle hurlait des mots incompréhensibles.
J'ai reposé le verre à vin que j'avais en main. Je suis resté immobile.
Je n'avais jamais entendu la voix de mon voisin aux cheveux gras et à la raie sur le coté, qui avait sans doute mauvaise haleine.
Ce soir, je l'entendis crier : "Pose ce couteau, bon sang ! Pose ce couteau !"
Il a continué d'un ton où se mêlaient la lassitude autant que la crainte : "Tu m'as déjà cassé un bras, bon sang, qu'est-ce que tu veux me faire cette fois-ci ?? Je n'en peux plus, moi ! Va-t-en, bon sang, mais VA-T-EN !!"
Il y eut encore des cris et une porte claquée à toute volée. Puis le silence... Je ne pourrais pas en juger, mais je crois bien avoir entendu un soupir derrière le mur.
J'étais toujours immobile. J'ai repensé que j'avais croisé le voisin deux jours plus tôt dans le hall d'entrée et qu'il avait un bras en écharpe...
Je n'ai plus revu la femme asiatique.
Le bras du voisin de palier a cicatrisé. La vie a repris son cours, les murs sont de nouveau calmes et opaques. Il vit de nouveau seul.
Et je continue à l'éviter à l'entrée de l'ascenseur.
De l'autre coté du mur (3)
J'étais assis derrière l'ordinateur quand les bruits de l'autre coté du mur ont recommencé pour la troisième ou la quatrième fois depuis un mois.
Encore une fois des éclats de voix, une conversation vive qui s'échauffait rapidement. La jeune asiatique et le voisin. Non, cette fois-ci il y avait la voix d'un deuxième homme. La jeune asiatique parlait vite et fort, les hommes répondaient.
Il y eu rapidement des bruits de déplacements, des frôlements contre le mur commun. Puis des pas qui résonnaient lourdement sur le plancher. La fille s'est mise à parler de plus en plus fort, de plus en plus vite, puis à crier et une porte a claqué dans l'appartement.
Je me suis levé, j'ai approché mon oreille du mur, le téléphone dans une main.
Quel était le numéro de la police ?
Impossible de m'en rappeler.
J'ai écouté encore, mon oreille collée au mur.
Tout à coup, il y eut un bruit de cavalcade. Il y eut un choc violent contre la porte d'entrée de l'appartement d'à coté. La fille criait et tambourinait contre la porte blindée. J'ai compris aux bruits que les deux hommes l'avaient immédiatement saisie et entraînée loin de la porte et que, d'après les pas, ils l'avaient emmenée dans une chambre. Des sanglots sont venus, étouffés par le mur.
Bon Dieu, quel était le numéro de la police ? Impossible de m'en rappeler.
Le silence était retombé de l'autre coté du mur.
J'ai lentement reposé le téléphone.
à suivre
23 septembre 2007
De l'autre coté du mur (2)
Un immeuble bourgeois est généralement calme.
Seuls filtrent parfois au travers des murs épais les cris d'un enfant turbulent, le son de l'aspirateur de la concierge dans l'escalier ou une porte blindée refermée trop fort qui claque lourdement.
Pourtant, ce soir-là, les clameurs qui traversèrent le mur mitoyen étaient d'une autre nature.
Des exclamations, une voix de femme haut perchée, une voix d'homme étouffée, des bruits de course sur le plancher, des claquements de porte.
Et finalement des cris, les cris d'une femme, suivis d'autres bruits synonymes d'une grande agitation.
J'avais posé ma main sur la poignée de ma porte d'entrée, en attente.
Les bruits finirent par se calmer sur un dernier claquement de porte, laissant place au silence d'un immeuble bourgeois, calme et serein.
Jusqu'au lendemain. Et à la semaine d'après. Et encore une fois, jusqu'à ce fameux soir où je pus entendre distinctement la présence de deux hommes en plus de la jeune femme, de l'autre coté du mur.
à suivre
21 septembre 2007
De l'autre coté du mur
Je n'ai jamais entendu la voix de mon voisin de palier.
Mon voisin de palier ne répond pas à mon bonjour quand il sort de son appartement en même temps que moi du mien. Il se dépêche de fermer la porte de l'ascenseur grillagé avant que je ne le rejoigne.
Cela tombe bien, je n'ai pas envie de prendre l'ascenseur avec mon voisin de palier et je prends tout mon temps pour ne pas arriver au rez-de-chaussée en même temps que lui. J'imagine qu'il a mauvaise haleine.
Mon voisin de palier vit seul.
Il a les cheveux coiffés avec la raie sur le coté, le teint jaune, des lunettes rondes à monture de métal. Il s'habille quelquefois d'un anorak rouge et d'un bermuda beige.
Un jour, mon voisin de palier n'a plus vécu seul. Une jeune femme asiatique aux traits quelconques a emmenagé chez lui.
C'est peu de temps après que les cris ont commencé, derrière le mur.
à suivre