J’aime ce moment crépusculaire où je m'installe devant l'ordinateur et où la lampe de bureau forme un dôme de lumière au milieu de la nuit.

Ce moment où la pénombre apaise la fébrilité de mon âme, estompe les rides de mes yeux fatigués et pose un voile rassurant sur ce que je suis.

J’aime ce moment et je le redoute.

Car maintenant je sais.

Je sais ce qui m’entoure quand je pense être seul à mon bureau.

Je sais à présent que mots invoqués, ces idées lancées comme par jeux, ces balles à faire rebondir pour amuser les enfants ne sont pas innocents.

Je sais qu'à ce clavier s’accrochent des traces de bonheurs révolus. Des peines. Des sourires.

Je sais à présent que de ces touches renaissent des visages disparus sur lesquels se gonfle la chair douce et veloutée. Que du cliquetis montent des voix jadis éteintes. Que ce sont des yeux vides qui reprennent regard, des mains qui se tendent à la recherche d’une joue, des lèvres qui happent avec gourmandise.

Je sais qu'autour de ce clavier, des histoires se rejouent encore et encore. Des valses de corps langoureux, des étreintes à la sortie des hôtels, des frôlements de doigts, des ivresses, des abandons.

Autour de ce clavier des cris sont clamés, des voix sont brisées, des chuchotis esquissés.

Autour de ce clavier s’enroulent des vies, des vies enfouies, des vies enfuies.

Autour de ce clavier tournoient des fantômes.

Des fantômes qui ne veulent plus retourner à leur oubli.

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