On appelle ça une "charrette".


Une charrette, synonyme de nuits blanches soutenue par des quantités déraisonnables de café fort et de ricanements imbéciles vers 4 h du matin, s'achève souvent par un document à livrer de toute urgence, le bras tremblant et tendu vers le comptoir Chronopost comme vers le Saint-Graal.


Ce jour-là, donc, c'est une fin de charrette et il me faut aller chercher le résultat d'un travail à l'autre bout de Paris, puis le déposer chez un transporteur avant l’heure limite de départ.


Alors je cours pour rejoindre la station de métro et sauter dans la rame. Arrivé à la station je descend du wagon je cours vers la sortie je traverse la rue j’entre dans le bureau de mon rendez-vous je lui arrache le document des mains je repars en sens inverse je plonge la tête la première dans le métro je dévale la rangée de marche je négocie le virage sur la droite et passe en trombe devant Charlotte qui achète un ticket de métro je franchis le tourniquet et

stoppe

net.

Charlotte ?!!

Je me retourne à m’en dévisser la tête, elle est encore au guichet, de l’autre coté des portes grises. Et moi je suis en retard merde merde merde MERDE MEEEEERDEUH !!

Je repars au galop, saute dans la rame avec une furieuse envie de m’immoler par le feu, les gens autour de moi évitent mon regard de psychotique... Pourquoi, mais POURQUOI je ne lui ai pas lancé à la volée ma carte de visite avec juste un mot griffonné, genre "moi 3ème rangée du Lycée C***, toi 2ème rangée, appelle-moi" ??

Agrippé à la barre chromée, il me revient cette phrase d’une ancienne sagesse : « Quand on croise une personne une première fois, c’est le hasard. Quand on croise cette personne une deuxième fois, c’est une coïncidence. Quand on croise cette personne une troisième fois, c’est le destin ».

Ce qui m’embête là-dedans, c’est qu’il n'y est pas question du cas où un type croise trois fois une femme qui lui plaît et qu’il ne prend même pas une minute pour s’arrêter.

Je suppose que le sage a envisagé cette possibilité, mais qu’il s’est dit avec un haussement d’épaules que personne n’était couillon à ce point-là...

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