On n’est pas sérieux quand on a dix-huit ans... On est sacrément con quand on en a vingt !


Charlotte arrivait d’Abu Dhabi où son père était cadre expatrié. Elle avait un teint cuivré, des yeux bleus, une blondeur Scandinave et ce petit air British qui, en de rares cas, peut s’avérer sexy. Elle était à elle toute seule une invitation au voyage, mes Nouvelles Frontières à moi.


Et puis elle avait une bouche à pipe.


A cette époque j'étais encore vierge. Oui, à vingt ans. J'étais vierge car -regardons la réalité en face-, Histoire d’O piqué dans l’armoire de mes parents et une main gauche n'étaient pas des partenaires homologués pour prétendre au dépucelage... Alors dans ces conditions, entreprendre de séduire Charlotte, c'était un peu comme jouer au croquet sans en connaître les règles.


Faute d’antériorité en la matière je fus donc réduit à appliquer les recettes, celles que j’avais toujours trouvé très connes, celles que tous les mecs un peu dégourdis mettaient en œuvre et qui me navraient par leur simplisme mais qui marchaient... Non sans en être vaguement dégoûté.


Le temps de l'année scolaire passait, rythmé par mes atermoiements d’aspirant Casanova et l’exaspération de mes voisins de banc, ulcérés de m’entendre soupirer après la demoiselle et qui me firent un jour passer une feuille portant cette amicale exhortation : « SAUTE-LA ET FOUS-NOUS LA PAIX ! ».


Vinrent les concours blancs et la fameuse Soirée de Noël qui marquait la fin du trimestre. La classe toute entière bruissait de rumeurs de tabloïds : pour une raison que j’ignore encore, tout le monde savait que ce soir-là il allait se passer quelque chose entre elle et moi. Tout le monde... sauf moi.


Je me rappelle exactement de cet instant de la soirée où elle entra dans cette salle de la Maison des Polytechniciens, auréolée d’un spot de lumière blanche et arborant un sourire de pub Ultra Brite. Je me souviens exactement de sa rose écarlate dans les cheveux, de sa souplesse de liane ondulante quand elle marchait. De son parfum par-dessus les odeurs de Malibu-Orange.


Elle était sublime.


Elle entra, vint directement vers moi et se mit à danser face à moi, sa jupe noire d'inspiration flamenco tourbillonnant autour de ses chevilles.


Devant une telle invite, je n’hésitai pas une seconde : je filai au bar.

Elle me regarda longuement, plantée là sur la piste. Puis son sourire glissa un peu plus à chaque morceau de musique. Enfin elle cessa de me regarder, et à un moment elle ne fut plus là.

Plus tard, nettement plus tard dans la soirée, je compris ce que j'avais fait. Devant tout le monde. Les Anglais disent "To add insult to injury".


Bien sur j’essayai de rattraper le coup pendant les jours, les semaines et les mois qui suivirent… A force d’essayer, j’étais devenu le fier possesseur d’une telle collection de râteaux qu’elle aurait pu figurer dans le catalogue Jardiland. De la part de Charlotte bien sûr, mais aussi des autres filles que je tentai d'approcher puisqu'elle racontait désormais à qui voulait l’entendre que je la ramenais beaucoup, mais qu'en fait je n’assurais pas un kopek...


Ce qui était, en l'occurrence, rigoureusement vrai. 

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