Je marche dans les couloirs du siège, à Osaka.

Je sens sous mes pieds l’épaisseur de la moquette qui me repousse doucement, j’ai des ailes sous les pieds. Autour de moi il y a ces gens que je ne connais pas tous. Bien sur il y a Andrew, le grand patron. Il sourit, putain s’il sourit encore plus il va se fendre la figure en deux, il me tape dans le dos, il tire sur son cigare, il y a ces chefs de produits fébriles qui donnent des appels bidons sur leur portable en parlant des langues étrangères, je suis sur qu’ils font semblant, bande de nazes...

On marche vite, l’attachée de presse nous presse, le couloir est long, au bout il y a la grande conference room, je sais à peine ce que je vais leur dire, même pas eu deux minutes pour y penser, je vais tout de même pas entrer avec un sourire à la Tom Cruise et gueuler que je les ai tous niqués, ça ferait mauvais genre mais putain ce que j’ai envie de le faire, ça arrive d’un coup d’en bas, des couilles des tripes et ça monte, oh putain ils l’ont tous dans le cul tous ces branleurs qui croyaient que c’était arrivé, tous ces mecs que la presse pro avait portés en triomphe et qui sont retombés sur terre en s’éclatant la gueule.

On avance, j’ai l’impression qu’on marche au ralenti, je repense aux gars avec qui j’avais monté le premier truc, on y croyait tous, on disait qu'allait péter tous les compteurs et en fait on n’a jamais atteint les objectifs... Ca a duré trois, quatre ans et puis il a fallu arrêter, et puis le siège m’a convoqué pour cet autre projet avec des gros potentiels comme ils disaient, ça pouvait autant me mettre en orbite que me griller à tout jamais. Putain je me souviens au premier meeting on se regardait tout en chiens de faïence, les mecs de la holding se sont dit ça va jamais marcher et puis on a tous compris le paquet qu’il y avait à se faire, on a fermé nos gueules et on s’est tous mis à bosser, les premiers résultats étaient moyens, le marché était attentiste, et puis au deuxième exercice ça a commencé à pousser fort et en cinq ans on était les chouchous de la holding, à nous tous seuls on faisait 12 % des bénéfices nets, ils n’y croyait pas eux-même.

Et puis Sven est parti monter sa propre affaire, quel con d’idéaliste, et il a commencé à dégoiser sur les autres, à sortir les trucs pas propres, les séances d’enregistrement dans des studios différents, et puis Nigel s’y est mis aussi et on a splitté, pourtant on n’avait jamais fait autant de parts de marché sur les 20-40 ans depuis Led Zepp, merde quel gâchis, j’avais à peine trente ans je me suis dit c’est foutu.

Finalement il y a trois mois ils sont venus me chercher, ils m’ont dit qu’ils étaient sur un gros coup, que la marque était à vendre pour que Michaël paye ses avocats, qu’ils voulaient faire un gros turnaround avec l’accord des ayants-droit et que j’avais montré que je savais driver une équipe, que mon track-record était clean et qu’ils ne pouvaient pas laisser Virgin truster le marché avec les Stones II. Ils m’ont montré le deal j’ai signé tout de suite, même pas demandé avec qui, j’avais un golden parachute massif, il fallait juste tomber deux-trois démos dans la semaine, tout était déjà écrit par les nègres de la firme…

Allez, putain on se reprend, on se concentre, j'ai même pas pris de dope, c'est suspect, dans deux minutes ils vont présenter l’opération à la presse mondiale, c’est le plus beau coup sur le marché depuis la LBO sur les Sex Pistols Max, dans une minute ils vont annoncer que je suis le nouveau Mc Cartney, dans trente seconde je vais entrer avec les autres et le chairman va dire dans le micro que les Beatles V.02 sont là, qu’on a la plus forte notoriété spontanée depuis Jésus-Christ et qu’on va partir dans cette tournée mondiale de sept ans, plus fort que les Stones avec leur Bigger Bang de lopettes, plus fort que le Neverending tour de Dylan, putain ne pas penser au retour sur investissement, ne pas penser à la pression sur le chiffre, ne pas penser au téléchargement, putain ça y en on entre on monte sur le podium surtout ne pas oublier de taper sur les épaules des autres gars du groupe faite comme si on était potes ça y est les flash crépitent YEEAAAH ROCK AND ROOOOLL !!!!