Mes yeux sont usés. Vingt ans à porter des lentilles ont transformé ma cornée en une joue de jeune pucelle s'effarouchant au moindre contact.

C'était donc avec une vague crainte que je l'avais accompagnée pour cette dernière journée venteuse au bord de la mer. Nous avions dépassé la zone des grandes maisons balnéaires, nous exposant au souffle vivace charriant des milliers de grains de sable aux contours aigus.

Nous avions flâné, elle les pieds dans l'eau et moi sur le sec jusqu'à cette petite anse de sable entre deux dunes. J'avais gardé les yeux vers le sol, relevant de temps en temps la tête pour me réjouir de son sourire.

Nous avions posé nos manteaux de citadins et nous étions allongés dessus, elle le visage tourné vers la mer, moi dos au vent, paupières crispées tandis que de petites aiguilles s'y infiltraient par en-dessous. Le vent soufflait par intermittence, les dunes ne nous protégeaient de rien. Elle regardait la mer, le vent faisait battre ses cheveux. Et de mes yeux coulaient déjà deux petits filets d'eau salée qui, s'ils continuaient, allaient rejoindre leur mer patrie.

J'étais tapi derrière son corps en chien de fusil qui me faisait un rempart. Le vent poussait du sable dans mes cheveux, dans mes oreilles, entre mes dents. Je relevai la tête et regardai vers l'horizon dont je ne vis soudain plus rien que la courbe de ses hanches, ses cuisses nues et sa jupe relevée pour m'offrir la bande sombre de son string.

Je pressai mon pouce contre le tissu. Elle ne dit mot et, donc, consentit. Je pressai encore puis imprimai à mon pouce un mouvement d'aller et retour. Je sentis l'imperceptible façon dont ses fesses s'appuyaient contre mon doigt. Non loin de nous, des gens passaient. Des couples de tous âges, dames avec des cheveux blonds emmêlés, messieurs avec une casquette et des lunettes de soleil. J'avais écarté le string sur le coté et mon pouce avait plongé en elle, toujours animé du même mouvement, aller et retour, rotation, aller et retour...

Je la branlai avec un, puis deux doigts. Mes yeux déversaient leurs larmes tandis que son sexe perlait. Il y eu de nombreux passages de badaux, jeunes et vieux jusqu'à ce que je cesse, poignet endolori, n'ayant finalement pu lui inspirer que de profonds soupirs.

Elle rajusta son string, je me redressai. Elle vint s'accroupir derrière moi, appuyée contre mon dos, menton posé sur mon épaule. Ma main caressa presque par automatisme ses cuisses tandis qu'elle me parlait. Puis mes doigts furent à nouveau en elle, pressant son clitoris, allant et venant dans un pianotage nerveux. Elle n'était pas femme à renoncer à un orgasme et cette fois-ci elle jouit, sa voix étouffée dans mon pull bleu ciel, face à la mer et aux quelques passants.

Elle me dit plus tard que la vague de son plaisir était venue en pensant que j'aurais pu l'emmener dans les dunes et la prendre dans le sable et l'odeur de l'eau, dans le vent et le bruit de la mer et la possibilité d'une arrivée impromptue.

Presque aveugle à présent, regard noyé dans les larmes et le pus suintant de ma cornée à vif, je la suppliai de retourner à la voiture. Elle guida son Ray Charles érotomane, lunettes noires et mains encore parfumées entre les baigneurs. Je plaisantai sur nos vieux jours à venir, moi grabataire avec elle beaucoup plus jeune et cette idée m'aurait tiré des larmes si elles n'avaient pas déjà été dans mes yeux...

Nous fûmes enfin dans la voiture où une ampoule de collyre m'attendait comme une fiole d'eau de Lourdes un paralytique. Tête levée vers le ciel, les première gouttes tombèrent enfin sur ma rétine. Ce fut le début de la délivrance. Le liquide chassa les principales scories, s'insinua sous mes paupières en ondes bienfaisantes, nettoya la plupart des grains, en laissa tout de même assez pour que le souvenir m'en reste plusieurs jours...

Il reste toujours des grains de sable une fois que l'on rentre du bord de mer.

Dans chaque poche, entre chaque page de livre, autour de chaque bouton-pression ou dans un vagin qu'on embrasse tendrement au petit matin d'un baiser au goût de sel et qu'on gobe tel une huître pendant un mois en "R".

Les grains de sable s'infiltrent partout.

Dans chaque pli de notre peau, dans chaque recoin de notre mémoire.

Ils s'infiltrent. Et parfois ils restent pour toujours.