C'est samedi soir, le petit groupe d'amis est réuni pour une soirée improvisée. Il y a du Saint-Véran dans les verres, des bougies et de la bonne musique.

Notre hôte Patrick est originaire de Nice, sa femme est Mauricienne. Ils s'aiment tumultueusement depuis vingt-cinq ans et ont trois enfants magnifiques. Dans les canapés et sur les poufs il y a ma compagne et moi, jouant notre rôle de dilettantes capables de parler de tout et surtout de rien mais de façon plaisante, et puis il y a Manfoya, professeur de mathématiques d'origine Malienne, divorcé avec deux enfants.

Le célibat de Manfoya, bel homme intelligent et sportif, est un sujet de discussion récurrent et les tentatives rigolardes de le caser, régulières. Donc forcément, quand vient le sujet d'une prochaine fête, on lui pose l’habituelle question : "Le 14 juin, tu viendras avec ta tartine ?..."

Manfoya est généralement discret sur sa vie privée, mais cette fois-ci, à la surprise générale, il répond d’une voix amusée : "Et bien… si vous voulez tout savoir, en ce moment je beurre la tartine d'un autre... Il y a donc peu de chances que je vienne avec elle !"

L'assemblée marque un petit temps, jusqu’à ce que Patrick fasse remarquer avec un sourire en coin qu'après tout, une tartine a deux cotés... Il raconte alors comment, quand il était étudiant, il avait couché avec Mme C., une très belle femme que son mari conduisait chaque année dans le Sud. Après quoi il repartait, laissant sa femme s'envoyer joyeusement en l'air avec un homme différent tous les soirs pendant les trois semaines que durait son séjour. Et de conclure avec bienveillance qu’on a tous fait ce genre de choses...

Devant la moue sceptique de ma compagne, je me permets de lui rappeler qu'avant notre rencontre elle avait été la "petite amie de vacances" d'un militaire espagnol marié, puis d'un Italien fiancé. Avec bonne grâce, elle ajoute même au tableau de chasse un troisième protagoniste dont j'ignorais l'existence... Devant sa mine faussement contrite et les rires de l'assistance, je conclus "Cosi fan tutte" !

La conversation s'en va alors rouler sur d'autres cailloux jusqu'à ce qu'il soit deux heures du matin et que tout le monde rentre chez soi.

De retour à la maison, devant le miroir de la salle de bain naît une conversation moussue et fluorée :

Elle - "Tu te rends compte que Manfoya vient de nous dire qu'il couchait avec une femme mariée ??" (brosse)

Moi - "Venant de lui qui est si droit, si rigoriste, ch'était assez churprenant !" (brosse)

Elle - "Quand même, moi, cha m'a mise un peu mal à l’aise..." (crache)

Moi - "Faut pas exagérer... même toi tu as reconnu avoir couché avec des mecs maqués !" (crache)

Elle - "Oui, mais moi je pense au mari trompé, c’est dur, quand même..." (glouglou)

Moi - "Il faut être pragmatique : tant qu'il y a d'un coté des désirs insatisfaits et de l'autre des gens capables de satisfaire ces désirs, est-ce que c’est si mal ?…" (glouglou) (crache)

Elle – « Oui, mais quand même !..."

Moi - Il y a des gens qui n'ont pas ce qu'ils veulent et d'autres qui peuvent leur donner ce qui leur manque et qui trouvent ainsi chacun un équilibre. Et puis d'abord, où est-il écrit que l'on devait absolument être monogame ? C'est une survivance d'une époque révolue. Les femmes... "

Elle me coupe dans le début de ma tirade, me regarde droit dans les yeux en souriant et me dis :

- "Mais oui, mon chéri… Je le sais très bien que tu es multigame."

Elle touche du doigt mes testicules et ajoute :

- "Seulement, ce qui est là-dedans, je veux que ça soit juste pour moi !"

La brosse reste en l’air. J'acquiesce, yeux écarquillés.

Elle reprend son brossage.

Moi aussi.

(crache)

(glouglou)

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