On l’appelle la « Voie Royale ».

 

Vous pourriez penser que c'est une autre appellation familière pour désigner la sodomie, au même titre "qu'embourber le 4x4". Mais il n'en n'est rien.


C'est le surnom donné au chemin de ceux qui savent traverser dans les clous avec brio, ceux qui courent plus vite que les autres pour parvenir au sommet du pouvoir politique et économique.

 

J’ai suivi cette voie.

 

Nous étions censés être les meilleurs, une élite de l’enseignement français. Mais même si nos performances de bêtes à concours nous avaient fait franchir tous les obstacles pour être finalement admis dans un de ces prestigieuses Grandes Ecoles, de profondes différences subsistaient entre les uns et les autres.

 

Je me souviens en particulier de ces fils et filles de bonnes familles : assurés de rentrer un jour dans le Comité de direction de la société de papa, ils attendaient leur heure en se défonçant la gueule, en pissant dans les fontaines et en faisant des concours de pet. La grande classe. L’arrogance du pouvoir avant le pouvoir.

 

Et puis il y avait ceux qui allaient en cours en costard, portaient des polos Lacoste le week-end et se prenaient déjà pour des cadres sup’. Des « battants » comme on disait. Souvent issus de la middle-class, ils étaient les Chinois des années 90, adhérant corps et âme au capitalisme international, soldats zélés d'une armée de futurs délocalisateurs avant d'être eux-même délocalisés...

 

Je me souviens avoir été un jour assis avec un de ces aspirants Bernard Tapie devant une salle de classe, en train d’attendre un prof qui n’arrivait pas. Je bouquinais en lui tournant le dos.


Soudain je l’entendis littéralement exploser et vociférer qu’il n’avait pas que ça à faire, que c’était un scandale, qu’il était un professionnel LUI et qu'il n’avait pas de temps à perdre !

 

Le type venait de remonter dans mon estime d’un coup. Je me retournai et me marrai avec lui, saluant cette marque d'ironie et d'auto-dérision. Excellent, son petit sketch !

 

Il s’arrêta net et me regarda : « Mais qu’est-ce que t’as à rigoler ? »

 

Il était sérieux.


Il avait 20 ans, ce con.