31 mars 2008
Effet Doppler
Lorsque la rame de métro s'est ruée le long du quai dans le chuintement des freins et le cahot des roues, j'ai aperçu derrière les vitres une tache fluorescente qui culminait au-dessus des têtes serrées les unes contre les autres.
Encombré de mon bagage, je suis monté dans la rame et je me suis tant bien que mal enchâssé entre les coudes, les épaules, les fesses et les pieds. A l'autre bout du wagon, une voix nasillarde déclamait des phrases que je captais sans en avoir envie.
La tache vert vif était celle d'un étrange chapeau en peluche, une créature cyclopéenne échappée de chez Pixar. Je ne voyais pas le porteur du chapeau mais je l'entendais, occupé qu'il était à faire du bruit pendant que tout le monde regardait ailleurs. Dans ce métro bondé à neuf heures du soir, personne n'avait envie de rire, personne n'était content de rentrer chez lui avant d'attaquer la nuit qui était déjà un petit bout de lundi. Les roulettes des valises mordaient les pieds, les freinages et accélérations du métro nous choquaient les uns contre les autres, quilles debouts dans un grand shaker horizontal.
A la station suivante, le clown irritant ne descendait pas. Pourtant son "spectacle" avait l'air terminé. Sa voix haut perchée donnait des remerciements, souhaitait à tous une bonne soirée avec ce ton particulier des miséreux qui sait vous faire porter la culpabilité d'être en bonne santé et d'avoir un toit.
La voix continuait, parlait aux uns et aux autres. "Je vous regarderai", disait-elle, "quand je serai au ciel". "Je vous regarderai de là-haut". La phrase a accroché mon oreille, a gratté un bout de mon cerveau pourtant basculé en mode autiste. Et puis la logorrhée a continué, jusqu'à la station suivante. Et le type n'est toujours pas descendu. Il continuait à saluer, à dire au revoir. Et puis encore les mêmes mots, "quand je serai au ciel je penserai à vous". Comme une petite égratignure dans la couche superficielle du tympan. Mais rien, à peine rien.
La troisième station est arrivée et du coin de l'oeil j'ai vu le chapeau vert vif balloter vers la sortie. Les portes se sont refermées dans un soupir pneumatique. La rame est repartie, les sièges en plastique moulé ont défilé lentement dans l'encadrement des vitres et dans le temps d'un clignement d'oeil, je l'ai vu.
Il était assis. Les yeux abattus, les traits creusés, les épaules voûtées. Un monstre en peluche vert ridicule sur la tête et un manteau noir. J'ai vu aussi à ce moment-là la petite fille de cinq ans en jupe plissée, en chemisier blanc et en socquettes serrée contre son papa, la tête blottie contre son épaule dans cette attitude des enfants qui ont trop sommeil et qui veulent aller au lit. Et le visage las, très las de l'homme, de ces visages qui ont perdu tous les combats mais qui serrent quand même leur petite fille aux cheveux noirs contre eux, leur petite fille qui a sommeil et qui veut rentrer.
Jusqu'à ce jour où le clown triste montera au ciel...
26 mars 2008
Nombriliste (ou juste en-dessous)
Dans notre époque du tout-informatique, le passage d'un système d'exploitation à un autre, la mise à jour de logiciels, les upgrades divers et variés causent parfois de petites secousses telluriques, des micro-révolutions dans notre vie quotidienne et, pour ceux qui ont la chance d'en avoir une, dans notre vie secrète.
Le démarrage de ce nouveau logiciel de tri et de retouches de photos a été pour le moins intrusif. A peine arrivé, le nouveau venu a entrepris de fouiller allègrement mon disque dur dans ses moindres recoins, dans ses méandres les plus secrets.
C'est ainsi que se sont retrouvées exhumées, exposées au plein jour des peaux amantes et aimantes, des sourires complices en noir et en couleurs, d'enivrantes complicités...
L'efficacité du procédé me fit me réjouir que la manoeuvre n'ait pas eu lieu chez moi, à proximité d'yeux toujours inquisiteurs. Elle eut aussi le mérite de faire réapparaître ce que je pourrais qualifier... d'auto-portrait en érection.
Cette photo datait de la rencontre avec cette hôtesse de l'air qui avait voulu que je la traite comme la roulure qu'elle était. Une photo utilitaire, sans fard, sans volonté esthétique d'aucune sorte, adressée à cette jeune créature à peine capable d'écrire mais à qui un Dieu ironique avait donné un corps à vous jeter directement dans les bras de Son grand rival...
La photo est à peine cadrée, prise devant l'ordinateur. Le pantalon est déboutonné. Mon sexe est gonflé de tout le sang qu'il peut emmagasiner et pourtant il est penché sur le coté gauche, comme un tronc d'arbre abattu. La texture en est presque étrange, peut-être dûe au léger flou ou au trait de lumière qui glisse sur la peau. On le dirait en cuir. Le gland est bien décollé de la hampe, il est d'un rose frais. Son pourtour est épais, comme la bordure d'une pièce de monnaie. La peau du prépuce roulée autour de la tige est repliée finement, à peine visible par d'infimes stries. Il ploie et tourne légèrement sur lui même, une vrille qui part de la base et le fait s'incurver légèrement. A la base se dessine nettement une grosse veine, comme une membrure.
Il est posé là comme un corps, dans une sorte de lascivité sourde. Un objet, presque. A coté il y a ma main, posée le long de la cuisse. Les vêtements sont noirs, seuls se détachent le chibre et ma main. On voit quelques poils en désordre.
Regarder son propre sexe comme s'il était étranger est une sensation étonnante. Presque un désir homosexuel.
18 mars 2008
Partir droit
Le sms disait : "C'est la fin, il faut que tu viennes".
Quelques heures plus tard j'étais sur la route, retournant vers ma famille, mes terres, mon histoire. Dans la voiture, dans la faible lueur verte des compteurs et le murmure de la radio, j'avais cette impassibilité des gens habitués à vivre avec l'idée de la mort des gens qui leur sont proches.
J'avais été préparé à l'idée de sa disparition. Elle était malade depuis plusieurs années, sa maladie progressait peu à cause du lent renouvellement des cellules.
Je n'avais pas été préparé à la voir si différente.
Elle était allongée sur son lit comme un momie dans son sarcophage. Elle était dans le coma depuis plusieurs heures, peut-être une journée maintenant. Ses joues étaient plaquées sur ses pommettes. Son visage était jaune, sa peau déjà parcheminée. Elle était étrangement enfoncée dans son matelas, comme si son âme avait déjà renoncé à porter le poids de son corps.
Je n'avais pas été non plus préparé à ses gémissements.
Même dans son coma, elle souffrait. L'appartement était empli à intervalle régulier d'un son douloureux, à chaque respiration. Ma mère était à bout de nerfs, elle qui s'occupait d'elle depuis plusieurs années, sans faiblir un instant, sans manquer une seule minute. A présent elle lui humectait les lèvres avec une compresse imbibée d'eau fraîche, ses pauvres lèvres desséchées comme le restant de son corps jadis si rond, si plein de vie.
J'ai passé les heures suivantes à son chevet. Je lui ai parlé, parlé des gens qu'elle connaissait et dont je lui donnais des nouvelles. Je lui ai donné des nouvelles que j'espérais bonnes. Je lui ai même menti !
Elle n'a pas bougé. Sa respiration automatique n'a pas varié. Son gémissement régulier a continué, sans la moindre inflexion. Moi qu'elle adorait plus que tout, même ma présence ne pouvait dévier la course de la mort en marche.
Quand je suis ressorti de la chambre, nous avons discuté, ma mère, mes oncles et moi. Les choses qui devaient être faites étaient faites. La question ne s'est pas vraiment posée.
Le médecin est arrivé vers minuit. Il a posé sa grosse sacoche noire sur la table, il nous a dit "je peux lui poser un patch de morphine. Cela soulagera la douleur. Bien entendu, dans son état général, cela risque d'entraîner un arrêt du coeur".
Bien entendu.
Nous avons hoché la tête. Le médecin est entré dans la chambre, il a posé le patch. Il nous a serré la main gravement et puis il est reparti.
Lentement, les gémissements de ma grand-mère se sont estompés.
Elle ne souffrait plus, sa respiration était calme et douce.
Ma mère est allée se reposer dans la chambre d'à coté. Je suis resté sur le canapé, me levant de temps en temps pour lui humecter les lèvres et poser une main sur son front.
Vers deux heures du matin, j'ai ressenti que l'air avait quelque chose de changé.
Je me suis levé, je suis allé dans la chambre.
Ma grand-mère ne respirait plus.
Son visage était paisible à présent, juste un peu plus immobile encore. J'ai posé mes mains sur ses yeux, même s'ils étaient clos depuis des jours.
Je suis allé prévenir ma mère, mes oncles. Il fallait remplir les papiers, appeler les pompes funèbres, faire ce qu'il fallait.
C'était il y a quelques années.
Ces derniers jours, j'ai plusieurs fois repensé au médecin qui avait su ce qu'il convenait de faire et qui l'avait fait, sans hésitation.
Chaque jour, combien de médecins font ce geste-là ?
Combien de personnes en fin de vie se sont vu accorder ce restant de dignité par l'humanité de ces médecins-là, dans le secret de la douleur des familles ?
Combien de Chantal Sébire silencieuses, qui n'ont pas fait de leur souffrance un combat parce qu'elles ne le pouvaient pas, mais qui sont parties en paix ?
Combien ?
12 mars 2008
D'éponge et de craie
Nous
nous sommes rendus dans ce bâtiment sans grâce construit dans le style incertain des ouvrages de l’avant ou de
l’après-guerre.
Les
marches d’escalier étaient en carreaux blancs, parsemés de petit carreaux noirs.
Je
me suis donc dirigé vers la cours pour prendre l’air en attendant que fût accompli le devoir électoral.
Juste
avant la sortie, sur la gauche, il y avait un couloir peint d’une harmonie risquée de rose saumon et de vert anglais. La lumière y pénétrait
par de grandes fenêtres.
J'ai pris le couloir. D’abord d’un pas hésitant, m’attendant à ce qu’on me fasse
remarquer que je n’avais rien à faire ici. Rien à faire en pays d’enfance.
J’ai
longé les bacs avec des chiffons et des pinceaux, les consignes pour se laver
les mains en comptant jusqu’à cinquante. Les plantes vertes un peu défraîchies.
Les patères nues à l’exception d’une seule sur laquelle était accrochée une
casquette.
J’ai
risqué un regard timide par la vitre donnant sur la salle de classe. Drôle
d’époque où l’on craint d’être pris pour un pédophile dès qu’on regarde une
salle de classe vide…
J’ai
regardé l’intérieur de la première classe. Le tableau noir, vert comme il
se doit. Les craies. L’éponge. Les photos punaisées en frise
en-dessous d’une grande planisphère. Une classe imprégnée de géographie.
J’ai
observé l’autre classe, celle qui suivait dans le couloir. Les bancs. Les
tables en bois usées au niveau des coins et griffées de secrètes
déclarations, pyrogravées de petites minutes d’ennui. Les dessins sur des
feuilles à petits carreaux.
J’ai
regardé, longuement, et j’ai respiré à pleins poumons. Le bois. Le vernis. La
craie. Cette odeur indéfinissable qui est la même partout dans toutes les
écoles de France.
J’ai
respiré, profondément.
J’ai
laissé l’odeur de l’enfance descendre au milieu de mon corps, distendre ma cage
thoracique, atteindre le bout des alvéoles. J’ai aspiré l’enfance, je l’ai
laissée se convertir doucement en nostalgie comme un
marshmallow fondant sur la langue.
J’ai
respiré encore une fois. Ou deux.
Je
me suis tourné vers le bout du couloir, ma mère m’attendait.
Entre-temps, la roue du temps avait tourné. Cette fois-ci, c’est moi qui l’ai
raccompagnée vers la sortie de l’école...