Dans ma tête, il s'appelle le petit bonhomme en mou... en bois. En bois en bois en bois. Pardon. En bois.

Dans ma tête il s'appelle le petit bonhomme en bois.

Il est souvent vêtu d'un genre de Burberry beige. Il a le teint congestionné, rouge. Des lunettes d'écaille, des cheveux courts, une moustache broussailleuse.

Il est souvent le matin en bas de chez moi. Il se tient très droit, très raide, les mains dans les poches de son imperméable.

Quand vous passez devant lui, il dit rapidement "bonjour Monsieur, je suis à la rue pourriez-vous m'aider de quelque argent ?"

Il est souvent là, cela doit faire plusieurs années maintenant.

Je lui dis bonjour quand je sors de l'immeuble, je ne sais pas s'il me reconnaît.

Un jour est passé un Grand Échassier sur le trottoir de mon immeuble. Un Grand Échassier qui parlait fort avec l'accent étranger, un accent des pays de l'est, j'aurais dit Yougoslave, sans garantie.

Il marchait en boitant très fortement, en s'appuyant de tout son poids sur une jambe puis en ramenant l'autre en avant d'un coup en basculant autour de l'axe de sa hanche. En même temps, il tenait dans sa main une tasse en métal émaillé comme celles qu'on trouve dans les prisons et il la tendait à la volée vers les passants, sans s'arrêter ni même ralentir. Un personnage de l'Opéra de Quat' Sous.

Le Grand Échassier remontait la rue de son pas mécanique, cric, crac, sébile. Cric, crac, sébile. A vot' bon coeur, Messieurs-dames. Je ne sais pas s'il récoltait beaucoup. On n'aime pas toujours les pauvres à l'accent étranger.

Et puis, de son pas de compas, le Grand Échassier est arrivé à la hauteur de mon immeuble et là, sans s'arrêter dans son élan, il a tendu sa tasse en métal émaillé vers le petit bonhomme en bois.

Le petit bonhomme en bois n'a pas bronché, il avait ses mains dans les poches, il l'a juste regardé d'un oeil rond stupéfait qui faillit me faire partir d'un sacré fou-rire.

Mais comme je savais qu'on ne rit pas avec la pauvreté, je me suis mordu l'intérieur des joues et je suis entré dans l'immeuble, en souriant quand même sous le porche.

Depuis cette histoire, d'ailleurs, j'ai, coincé quelque part entre la glotte et l'épigastre, un rire qui ne veut pas partir. Un peu comme les pauvres, en bas des immeubles...

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