Bon, c'est vrai, c'est discret.

Entre le moment où l'on franchit la porte du compartiment de TGV et le moment où l'on atteint sa place, on ne croise pas plus de dix affichettes qui informent que l'on se trouve dans un « Espace Silence » et qu'il est recommandé de ne pas téléphoner.

Au cas où l'on aurait loupé le concept, il y a au-dessus de chaque fauteuil un pictogramme couleur vache Milka qui montre un téléphone en position "sommeil", dispositif lui-même complété par une annonce du contrôleur qui rappelle aux voyageurs de bien vouloir passer leurs appels en-dehors du compartiment.

Mais il est vrai qu'on pourrait facilement ne pas capter le message, pour peu qu’on soit aveugle et sourd...

Au moment où je souris intérieurement de l'intensité très appuyée du message retentit derrière moi une sonnerie de mobile qui ferait passer la 5ème de Beethoven conduite par Karajan pour un râle de viellard mourant, immédiatement suivie d’un « ALLO !! » déclamé d'une voix de vendeuse de poisson à la criée sur le vieux port de Marseille.

Simultanèment, une femme d’âge assez mûr et de cheveux assez oranges arrive à coté de moi et s’exclame aussitôt qu’elle ne PEUT pas voyager près de la fenêtre, qu’ils le savent bien, que c’était pas possible voï voï voï. Je n’ai même pas le temps de lui proposer d’échanger nos places – d’autant que moi j’aime bien être près de la fenêtre et regarder les vaches floues - qu’elle est déjà repartie à l'autre bout du train, sans doute à la recherche d'un contrôleur.

Pendant ce temps, la poissonnière du rang derrière engueule je-ne-sais-qui à l’autre bout de la ligne. Elle raccroche et refait aussitôt un autre numéro et ça fait bip doup bip bip bip doup bip bip doup [parce que forcément un téléphone ça doit faire du bruit quand on numérote] et la voilà repartie dans une conversation animée. Et longue.

La femme à la permanente orangée repasse dans l’autre sens en se plaignant que ahlalala c’est pas Dieu possible. Je n'arrive pas à accrocher son regard et puis merde tant pis pour elle, je ne vais tout de même pas lui faire un placage au milieu de l’allée pour attirer son attention et lui proposer ma place.

Le TGV prend de la vitesse, ponctué par les glapissements téléphoniques de l'une et les allées-et-venues de l'autre, qui promène à présent sur son visage un masque de douleur très Sarah Bernhardtien... Je l'emmerde.

La poissonnière, qui a enfin raccroché son téléphone sur un vibrant "tu me rappelles", décide de changer de place. Elle le fait dans un grand raffut de sac, de manteau et d’un ordinateur qu’elle pose bruyamment sur la tablette devant elle et qu’elle démarre avec le son réglé au maximum pour que tout le monde comprenne bien qu'elle a Windows.

Elle a également pris soin de poser sa mallette d'ordi en plein dans l'allée et les malheureux qui traversent le wagon manquent de s’étaler en passant à coté d'elle. J’ai compté : 18 victimes trébuchent  tout en transportant des cafés brûlants et des canettes de boissons sucrées ouvertes.

Elle passe encore deux ou trois appels qui ont l'air suffisamment importants pour que l'humanité entière en soit informée, puis finalement se laisse prendre par le bercement du train, se tasse sur son siège et enfin s'endort. Je peux jouir d’un pur moment de bonheur : vingt minutes sans bip doup bip bip bip doup bip bip doup ni passage de voisine orangée, laquelle a été aperçue pour la dernière fois perchée sur un strapontin entre les chiottes et la machine à café en marmonnant des propos incohérents.

Je ferme les yeux, me laisse progressivement gagner par l'engourdissement. Je ferme les yeux, glisse dans le sommeil... Jusqu’à ce qu’un ronflement de soudard aviné me fasse ouvrir un œil. Puis l’autre. Puis les deux.

A la recherche de l’importun, je dévisage les hommes du compartiment : ils ont tous l’air éveillé. Puis mon regard tombe sur l'hystérique au portable et il faut bien se rendre à l’évidence : c’est ELLE qui ronfle à en fissurer les doubles vitrages du wagon !

Je me sens alors envahi d'un calme glacé. Avec l'implacable résolution d'un homme poussé à bout, genre Lino Ventura, je prends mon téléphone. Je compose le numéro que je lui ai entendue dicter dix fois à ses correspondants et que je n'ai pas pu m'empêcher de mémoriser.

Beethoven feat. Karajan retentit à fond les ballons dans le compartiment. La chieuse fait un bond de trente centimètres sur son siège, fouille frénétiquement dans toutes ses poches et finit par trouver son engin de malheur. Je raccroche. Puis je compose de nouveau, cinq minutes plus tard. Puis raccroche. Puis compose… Dix fois. A présent les regards convergent lourdement vers elle de tous les coins du wagon.

A la onzième sonnerie, elle sort en bredouillant. Je raccroche. Je referai le numéro a chaque fois qu'elle fera mine de rentrer dans le compatiment.

Je souris. C'est finalement un chouette voyage...