C'était mû par une pulsion presque patrimoniale que je me dirigeais vers le dernier cinéma pornographique encore en activité à Paris.

-

Depuis plusieurs années déjà, une loi alourdissait méchamment la fiscalité de ces temples déchus des années glorieuses du "X". Le développement de la vidéo les conduisait inexorablement au dépôt de bilan, jusqu’à ce qu’ils cédent la place à des franchises de vêtements bon marché ou à des boutiques de baskets américaines.

Le Dernier des Mohicans du cul était situé en face de la gare Saint-Lazare. Je passais parfois devant sa façade fatiguée et ses affiches qui étalaient en lettres noires sur fond fluo des titres tels que « Salopes à prendre », « Bourgeoise le jour pute la nuit » ou encore « Orgies Impudiques ». A chaque fois me revenaient mes émois de pré-adolescent devant le cinéma de province qui affichait, pour une unique séance le samedi à minuit, le même genre de films aux titres étourdissants et prometteurs.

Ma madeleine de Proust à moi était imbibée de cyprine et sa pointe supérieure était rose comme un téton.

J’entrai dans le hall tapissé de moquette grise avec un sentiment mélangé, un frisson de culpabilité adolescente en même temps qu’une curiosité d’ethnologue.

Je ne sais plus pour quelle film la dame à la retraite qui tenait la caisse me donna un ticket. Peu importait car je me rendis vite compte que l’absence de personnel permettait de passer d’une salle à l’autre sans que personne n’y trouve rien à redire.

Il y avait là quatre ou cinq vastes salles en fonctionnement permanent et je finis par en trouver une où les images m’inspiraient plus que les autres. Elles étaient délavées, légèrement rayées et le son nasillait.

Mes yeux s’habituaient à la pénombre et je commençais à discerner, çà et là, des têtes. Des têtes d’hommes, exclusivement, qu’est-ce que je m’étais imaginé ?… Il faut que je l’avoue, j’avais vaguement rêvé que dans cette salle tirée tout droit des seventies j’allais trouver de ces femmes « libérées » arborant brushing qui venaient ici pour se faire baiser à tour de rôle par les spectateurs…

Mais non.

Bien sur que non.

En revanche, je me rendis rapidement compte que la plupart des hommes assis dans les fauteuils en velours râpé se branlaient. Mieux, je le sentais. Il y avait dans l’air une vague odeur de bite plus ou moins bien lavée et de foutre. Je voyais les hommes entrer, s’asseoir à distance suffisante les uns des autres puis se branler, sans doute décharger dans les Kleenex dont on entendait à intervalle régulier le froissement, et enfin se lever et sortir de la salle.

Je me masturbai moi-même, excité par une scène où une femme pissait sur le ventre d'un homme alors qu’il était encore planté en elle, par une prouesse physiologique assez étonnante.

Je me branlais sans intention de jouir, plutôt en sympathie avec ce qui se passait autour de moi, en symbiose avec cette curieuse con-fraternité des hommes entre eux, queue en main et sexualité en berne.

C’est alors qu’une silhouette se glissa dans le fauteuil juste à coté du mien.

Par un réflexe totalement ridicule, je dissimulai avec précipitation ma bite érigée sous mon t-shirt et me figeai dans une attitude crispée.

Il se passa moins d’une minute avant que la silhouette ne tende la main vers ma queue en sachant pertinemment dans quel état elle se trouvait et qu’elle ne la prenne, doucement, puis fermement en commençant à la caresser de haut en bas.

J’étais tétanisé, surpris, héberlué. Je me laissais branler sans bien savoir si j’étais d’accord avec ce qui se passait…

Voyant que je ne pipais mot - et donc que je consentais-, la silhouette se pencha avec rapidité et prit ma bite entièrement dans sa bouche.

J’ébauchai un geste de protestation, tout en me disant que la bouche sans visage était habile… Je regardai autour de moi. Visiblement personne n'y trouvait à redire, les yeux étaient fixés sur l’écran et ce qui s’y passait dans un déchaînement de râles et de soupirs.

La pipe était oh combien troublante, obscène, sale.

La tête de la silhouette montait et descendait sur ma queue tandis que mon corps était parcouru d’ondes de plaisirs et de frissons.

Je jouis rapidement, d’un long jet de sperme qui emplit la bouche qui m’accueillait.

La silhouette sortit prestement un mouchoir en papier et épongea mon pubis avec la même efficacité qu’elle avait saisit ma queue tout à l’heure. Avant que je ne puisse esquisser un geste, elle m’avait donné une petite tape affectueuse sur la cuisse et était repartie immédiatement en sinuant dans l’ombre des allées, certainement à la recherche d’autres queue anonymes à faire dégorger.

Il n’y avait plus personne à coté de moi.

Je restai là un moment sans oser bouger ni même me rajuster. Mon esprit se demandait frénétiquement à quelle créature contrefaite je devais d’avoir pris ce magnifique panard, dans quelle bouche difforme et monstrueuse je venais de faire gicler tout mon jus.

J’osais à peine regarder si l'on m'avait vu me faire piper par cette silhouette dont j’avais su dès la première seconde qu’elle était celle d’un homme. Un homme animé d’une étrange perversité qui le poussait à donner sans jamais prendre, dans la noirceur de ce lieu glauque et presque mort.

J’attendis quinze jours avant d’aller faire un test HIV, bouffé d’une peur sans nom de m’être fait contaminer d’une saloperie attrapée dans cette bouche-cloaque où s’étaient déversés tant de foutres différents.

Rien.

Je pouvais maintenant me débattre en toute sérénité avec le souvenir de cette fellation clandestine, de cette pipe honteuse, souillée… et terriblement bonne.