La dernière fois que j'avais vu J., il avançait dans les allées de ce salon international avec l'air de porter un sac de gravats sur ses épaules. J'avais quitté la société où il était mon patron cinq ans auparavant et il me parlait à présent d'une voix lasse et sans inflexions filtrant d'un visage aux traits tombants. Je crois que J. avait eu un cancer, ou qu'il en avait un.

Le J. que je vois à présent n'a rien de commun avec cette dernière image. Il se tient droit et sa coupe de cheveux en brosse sur des cheveux argentés lui va incroyablement bien. Il a l'air reposé, en pleine forme. Je vais à sa rencontre, il a un large sourire sur le visage et il dégage tellement d'énergie que j'ai envie de lui donner un petit coup de poing amical dans l'épaule, comme on le ferait à un pote. Au lieu de cela, je pose ma main sur son bras en lui souriant.

Il s'effondre par terre.

Il est recroquevillé en position foetale. Je balaye du regard la pièce tendue de voilages blancs, il n'y a personne. Rien. Il est tellement désemparé, tellement vulnérable qu'on dirait un bébé en train de souffrir, de cette souffrance qui ne sait pas dire son nom. Il repousse mes tentatives d'aide, il ne dit pas un mot, n'émet pas un son. L'intérieur de mon ventre se contracte comme une boule de papier que l'on froisse. Il a sorti une boîte de pilules et il en avale une maladroitement, puis deux puis trois, la troisième reste collée à un pli de sa bouche. Je sens les muscles de mon dos se rétracter dans un spasme froid, des ondes d'angoisses me balayent de haut en bas, j'ai peur. Il a enfoui son visage sous son pull gris, je tente de le dégager pour qu'il respire et il se débat et repousse ma main, je ne vois plus son visage. Je suis en proie à une de ces terreurs sans barrière qui vous irradient d'ondes spasmophiles, de ces terreurs qui vous paralysent et vous percent le corps d'aiguilles froides, et qui finissent par vous réveiller.

Les bras accrochés autour de l'oreiller, je respire par goulées profondes, le corps parcouru de décharges d'angoisse résiduelles qui refluent par vagues silencieuses de plus en plus espacées. Les yeux ouverts dans le noir, les questions finissent par arriver. Sans réponse, forcément. La peur est encore présente, les cauchemars ont ceci de différent d'avec la réalité que nous n'y avons pas de filtre, pas de protection. Que la peur nous prend en prise directe, qu'elle se branche à nous sans intermédiaire et avec une violence rageuse.

Je reste un long moment en proie aux scories de cette peur. Je la laisse passer. Doucement. Je finis par écouter les contractions de plus en plus espacée de mes muscles, dans le dos et les épaules. Puis plus rien.

J. est peut-être mort.