26 juillet 2007
Silk Cut
Le manque d'elle m'arrive généralement comme une claque dans la gueule.
C'est d'autant plus surprenant que j'ai toujours soigneusement cultivé la protection contre le manque. Enfant unique, la solitude m'a toujours été un état naturel. Homme vivant dans la séduction, sortir de la solitude m'a toujours été une facilité.
De cette façon, j'ai toujours évité le manque. Soit en me suffisant à moi-même, soit allant trouver un autrui (de sexe variable) pour combler un besoin de présence, d'intelligence ou de sexe. Parfois même les deux. Rarement les trois...
Le manque n'est donc ni un état naturel, ni un état endémique pour moi.
La cause en est simple : ses écrits, mes souvenirs, l'odeur de sa peau dans les plis de ma paume, les échanges numériques variés m'en préservent généralement bien. Je sais qu'il y aura un mail, un sms, un texte pour me rapprocher d'elle. Je vis minute après minute dans la douce insouciance de l'homme aimé, et qui aime.
Alors quand elle vient, cette sensation étrange me fait l'effet d'une déchirure sur le coté gauche de mon champ de vision. Toujours sur le coté gauche. Elle ne fait pas de bruit mais soudain elle est là. Un creux, j'allais dire une béance si je n'avais pas déjà employé le mot.
Elle est là.
Ensuite elle se propage de l'air ambiant à mon corps, je crois qu'elle descend au niveau du sternum et le long de l'oesophage. Et puis elle éclate, quelque part dans un ventricule. Le gauche ou le droit, j'ai pas compté.
A ce moment-là, l'absence prend toute la place. Un appel d'air, un trou noir en réduction.
Et celle qui manque est alors tellement absente qu'elle en est là.
17 juillet 2007
Interiors
La journée avait avancé petit à petit. Le soleil, comme pour aggraver son retard, avait plombé l'atmosphère.
Derrière les volets fermés, le temps s'était écoulé dans le bruit de la foule et les klaxons excédés.
La pluie orageuse avait fait s'écraser des gouttes lourdes et vindicatives sur le bitume et la chaleur s'était finalement dissipée, comme hachée.
J'avais entr'ouvert les volets pour laisser l'air frais pénétrer dans l'appartement.
Sur la façade de l'immeuble d'en face, de l'autre coté de la rue bruyante, une fenêtre n'avait pas de rideaux.
Deux corps nus faisaient comme une tache claire sur le parquet sombre.
De lui, je voyais les fesses rebondies, hautes sur des cuisses tendues. Je voyais ses bras serrés autour des hanches de la femme.
Je voyais sa tête s'élever et redescendre tel un bouchon balloté par les vagues et j'ai vu la femme relever haut ses genoux comme pour toucher le mur derrière elle.
J'ai vu la main de la femme esquisser un geste étonnant, comme un geste d'agonie. J'ai vu sa tête se reposer doucement en arrière tandis que l'homme embrassait l'intérieur de ses cuisses, son ventre, ses seins rebondis et pleins.
Je l'ai vue accoupie sur le visage de l'homme, penchée en avant et le branlant entre ses seins. Je l'ai vue lécher ses couilles.
J'ai vu l'homme répandre en jets son sperme sur ses fesses et regarder les gouttes blanches glisser sur le drap, comme tout á l'heure la pluie sur le bitume.
J'ai vu la femme lécher l'anus de l'homme. J'ai vu l'homme harponner la tête de la femme et pistonner son sexe dans sa bouche. J'ai vu l'homme murmurer follement á l'oreille de la femme.
J'ai vu la femme pleurer des larmes invisibles.
J'ai vu les visages et les sexes et les fluides et les peaux mélangées à n'en plus finir.
J'ai vu l'homme et la femme, taches claires dans la pénombre de la chambre sans rideau, ne faire qu'un corps.
J'ai vu la beauté, par cette fenêtre sans rideau, par ces volets entrebaîllés.
J'ai vu ce qu'on ne voit jamais, ce qu'on devine, ce qu'on pressent. Ce qu'on espère et qu'on attend.
10 juillet 2007
Cagliostro
Ainsi il a fallu prendre la boue, les scories, les corps étrangers.
Il a fallu prendre la triple humiliation, les incompréhensions, les doutes.
Il a fallu prendre la matière informe, râpeuse, grumeleuse.
Il a fallu la laisser se contracter jusqu'à ce qu'elle forme cette boule dure, dense, noire au centre du corps. Et la laisser fermenter.
L'incuber au centre, la laisser peser et refroidir.
Il a fallu mirer la matière, inlassablement, la faire tourner sur elle-même sans fin jusqu'à ce que ses contours se dessinent et se courbent.
Il a fallu la scruter dans la lumière sombre de l'esprit jusqu'à trouver la veine, les failles, les arêtes.
Il a fallu l'abraser, la ciseler, faire ruisseler l'eau.
Il a fallu travailler jusqu'à ce que la boue, les scories, les indurations et les impuretés disparaissent.
Il a fallu frotter, polir, tailler.
Il a fallu travailler et travailler pour que la boule impure et malodorante, aux contours ingrats et aux saillies malcommodes prenne forme et justesse.
Il a fallu le travail et le temps pour que le bloc malaisé soit transformé.
Il a fallu la volonté pour qu'il se transmute en matière dure, brillante et facettée.
Il a fallu la rage et la volonté pour qu'il soit là enfin, noble et brillant, pour que la fange lourde et collante devienne lumineuse et chatoyante.
Il a fallu la rage la volonté et le temps pour qu'au coeur de la poitrine soit à nouveau cette pierre tranchante et absolue, cette volonté, cette richesse inflexible.
Il a fallu cela pour que le miracle permanent s'accomplisse.
Qu'il soit accompli encore une fois.
05 juillet 2007
Façades
La cour intérieure est jolie. Elle a été repeinte et les murs gris sale ont dorénavant une couleur claire et lumineuse qui s'épanouit sous le soleil de mai.
La petite jungle domestique que la gardienne de l'immeuble entretient consciencieusement prolifère, quelques petits oiseaux vibrionnent d'une feuille à l'autre, d'une fleur à l'autre.
Le soleil joue sur la verrière de l'atelier d'artiste, les pas rebondissent sur les murs.
Il suffit pourtant de contourner la petite vasque en pierre et de passer sous le porche du grand immeuble pour rejoindre le boulevard agité et commerçant.
La serrure fait un petit "clic" discret lorsqu'on appuie sur le bouton de la porte en laiton et en verre dépoli qui sépare ce monde-ci de l'autre.
L'ouverture de la porte fait accourir la rumeur des automobiles, des motos et des passants.
Aujourd'hui l'oeil enregistre des détails inhabituels : le nombre de gens sur le trottoir. Les expressions sur les visages levés. Et quelques cris, au moment où la porte fait "clic" en se refermant derrière vous.
Le bruit de ce qui heurte le trottoir à cet instant précis est incroyablement fort. Un choc à la fois sourd et net.
Il se pourrait qu'il y ait eu quelques craquements, des bruits d'éclatement peut-être. Il se pourrait que le bitume sous vos pieds ait répercuté tout cela. Mais vous ne savez pas.
Vous regardez au loin. Le silence est étonnamment dense. Le silence après ce bruit si net, si fort à quelques mètres de vous.
Pourtant il faisait beau, n'est-ce pas, si beau en ce jour du mois de mai ? Et la cour avait été repeinte de frais.