La petite rainure à l'angle était sale.

J'ai pris la brosse et j'ai frotté, en insistant.

J'ai frotté avec application, avec la douleur qui montait dans mes biceps et mes avant-bras, avec un peu de sueur qui perlait à mon front.

Je me suis déplacé, j'ai longé petit à petit la rainure pour la nettoyer sur toute sa longueur.

Quand je me suis relevé, j'ai senti l'acide lactique se dissiper hors de mon corps comme un drap qui tombe à terre.

J'ai pris l'arrosoir en plastique et j'ai largement versé l'eau sur toute la surface de la pierre, en insistant entre la dalle et les bordures pour chasser les saletés.

Tout autour, l'air a commencé à sentir le silex mouillé.

Je suis allé remplir l'arrosoir.

Quand je suis revenu, j'ai enduit la dalle avec du savon puis j'ai frotté de la même façon la pierre verticale et les lettres de bronze.

Quand j'ai fini, j'ai encore arrosé l'ensemble. J'ai regardé la façon dont l'eau faisait briller le granit sous le soleil.

Ma mère nettoyait en silence les petites plaques qui avaient été posées par la famille et les amis.

J'ai enjambé la dalle et j'ai entrepris de polir chaque lettre, en passant le doigt dans l'intérieur des lettres rondes puis sur les arêtes.

Je suis allé pour la troisième fois à la pompe. J'ai entendu la voix de ma mère demander "tu vas encore remplir l'arrosoir ?"

Mais je n'allais pas à la pompe pour prendre de l'eau. J'y allais pour te laisser un moment avec elle, maman, pour que tu puisses lui dire ce que tu avais à lui dire.

J'ai fait couler l'eau de la fontaine tout doucement.

Je suis revenu lentement, comme si l'arrosoir était lourd au bout de mon bras. Tu étais debout, tu regardais devant toi sans rien dire.

Alors j'ai encore mis de l'eau sur la pierre pour chasser les pensées tristes. J'ai pris un chiffon et j'ai essuyé lentement l'eau, jusqu'à ce que tu puisses replacer les petites plaques sans qu'elles risquent de rouiller.

J'ai dû me relever, donner un regard d'ensemble et me dire que c'était fini.

Dans l'allée qui nous menait vers la sortie du cimetière, je pensais que c'était bien, que j'avais pris soin d'elle. Que d'une certaine façon, je l'avais aidée à se faire belle.

Que ma grand-mère, même sous la dalle de marbre, était encore coquette.

Et dans le soleil de cette fin d'après-midi, alors que nous marchions ma mère et moi, j'ai souri.

C'était vraiment une belle journée.