C’était la première fois de ma vie que j'entrais dans un cinéma et tout était immense, nouveau et grisant : la moquette rouge, les piliers pharaoniques, les cordons de velours, l’escalier monumental, les affiches de film qui faisaient dix fois ma taille. Et pas encore cette omniprésente odeur de pop-corn au beurre.

Mes parent m’avaient emmené au « Lux » voir une version cinéma du Petit Poucet de Charles Perrault. Pour autant que je m’en souvienne le film était assez beau, avec force costumes chatoyants et décors fantasmagoriques.

Je me rappelle des incroyables enjambées de Poucet chaussé des bottes de sept lieues, ou de cette scène où la femme de l’Ogre tentait de les éloigner lui et ses frères en les menaçant de mille tourments, scène hurlante filmée en contre-plongée et clair-obscur qui m’avait jeté sous les fauteuil de velours rouge.

Et puis il y eut la découverte de l’Ogre. Terrible. Immense. Rugissant et rougeoyant dans les flammes de la cheminée grondante.

Et puis il y eut la découverte des filles de l’Ogre... De ces sept petites rousses au teint de lait et aux yeux fauves. Les filles de l’Ogre, endormies et blotties les unes contre les autres dans le même lit, chairs de vanille accolées dans un friselis de caramel qui me plongèrent dans un trouble incompréhensible. Dans mon jeune corps se révélait un appétit comme j’en ressentais devant, disons, une crème parfumée au Grand Marnier, mais en même temps différent... De la gourmandise, indiscutablement, mais envers quoi, je ne savais pas, je ne comprenais pas.

Il y eut enfin le festin anthropophage auquel se livrèrent l’Ogre et sa progéniture carnassière sous le regard terrifié du Petit Poucet et de ses frères. Il y eut cet émoi diffus et vaguement culpabilisant face à cette scène qui dégageait une sensualité brute, animale, violente et jubilatoire… Une scène filigrane qui resta associée à l’acte de chair de façon indélébile.

« Vous êtes sauvage », m’a-t-elle dit dans un souffle.