Le monde tout autour est noir, blanc et rouge.

A quelques distances, c’est la sensation presque physique de l’anneau de saturne qui tourne lentement sur lui même, horaire et antihoraire.

Le bruit est fort, diffus, partout.

Dans une échappée brutale, c’est l’arrachement aux îles de métal, la recherche de l’apesanteur. Les gaz brûlés.

C’est la descente en virage concentrique sur le flot à peine mobile.

C'est la posture du funambule mécanique en équilibre sur les deux étroites bandes de caoutchouc qui l'accrochent au sol, le regard planté dans le rétroviseur.

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Les voilà.

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Des phares qui brillent.

Les premiers qui arrivent, comètes incandescentes.

Une. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Dix qui frôlent sans rien voir.

Et soudain c’est le dernier qui passe, moteur hurlant dans l'effet Doppler.

Alors il faut appuyer son corps contre l’inertie et accrocher son sillage à la procession frénétique.

Vite. Au cas où il n'aurait pas été le dernier mais l'avant-dernier...

Etre instantanément mobile avec cent km/h de différence entre soi et les masses figées de part et d'autre.

Le champ de vision qui se rétrécit sous l'effet de l'adrénaline.

A cette vitesse il est impossible d’éviter celui qui changerait de file.

Il. Sera. Impossible. De. L'éviter.

On sait que devant nous, ceux qui ouvrent la voie et font s’écarter les mâchoires du flux indolent sont aussi ceux qu’on ne pourra pas éviter en cas de chute.

Si l’un tombe, les autres le percuteront et se télescoperont entre eux, rebondissant désarticulés contre les voitures de part et d’autre.

Sacrifiés et volontaires.

On y pense, forcément.

On se dit qu’il faudra freiner fort.

Et vite.

La chenille hurlante et grondante file en grands traits lumineux entre les parois du canyon de métal.

L’adrénaline pulse en bouillons dans les veines.

Je suis sur que sous leur casque, certains sourient.

Moi aussi, peut-être.

Et soudain des éclats de lumière orange.

La chaîne se disloque, des formes noires partent comme un vol de corbeau vers les sorties du périphérique.

La chenille est brisée, réduite à deux ou trois osselets disparates.

Chaque electron redevenu libre se catapulte vers le feu rouge.

Freinage. Pieds sur le sol.

Respiration.

On se dit qu’il aurait pu arriver n’importe quoi.

Que ce jour là on aurait pu ne pas avoir de chance.

Mais juste là, à l’instant, on est vivant.

Et on est bien.