Ce jour-là, il faisait beau.

On s’était arrêtés sur une aire d’autoroute pour se dégourdir un peu les jambes et boire un café pour moi, un thé pour elle.

On était ensuite remontés dans la voiture noire et brillante, on s’était laissés tomber dans les sièges baquets en cuir fauve.

J’avais mis le contact, le V6 avait grondé comme savent le faire les moteurs italiens.

Nous avions laissé l’aire de repos s'effilocher derrière nous, les rapports s’enchaînaient à la volée, l’aiguille du compte-tours gravissait le compteur puis redescendait, puis s’élançait à nouveau.

A 160 km/h, j’avais stabilisé l’allure. Le coupé semblait se poser sur la route, s’y caler de ses larges épaules, un athlète dans sa bonne foulée.

Dans le siège passager, la fille avait fermé les yeux, son joli visage tourné vers le soleil, les pieds posés sur le tableau de bord.

Au kilomètre 137, une tache marron avait fait du flou dans le coin gauche de mon œil avant de disparaître sous le capot.

Ma main droite avait tiré sur le volant. Mon pied gauche avait écrasé la pédale de frein.

Le temps s'était épaissi au point de devenir presque immobile.

Dans le siège passager, la fille avait ouvert les yeux.

Puis la bouche, pour crier.

Le son strident s'était superposé au crissement des pneus tandis que la tonne et demie de métal glissait en travers, à 160 sur l’autoroute ensoleillé, laissant derrière elle une longue traînée de caoutchouc et une odeur de freins en train de brûler.

Tandis que je me battais avec le volant, la voiture était revenue en ligne droite, puis était repartie de l’autre coté.

C’est trop con.

Le temps passait comme un sirop, dans une tranquille fatalité.

La voiture s'était encore remise en ligne puis m'avait encore échappé, de nouveau en travers, de nouveau en glissade.

C’est trop con.

Devant, loin sur la route, une image dont je connaissais bien les personnages.

Moi, elle. A tous les âges. Mes parents, les siens.

Des enfants. Les miens. Les nôtres.

Ici, la petite que je prenais dans mes bras. La benjamine.

Ailleurs, sur le coté de la photo, un homme aux cheveux blancs. Avec mon visage, plus vieux.

La voiture avait fait encore une embardée, l’enfant avait disparu de la photo.

C’est trop con.

Un pneu avait éclaté, la silhouette aux cheveux blanc s'était effacée d'un coup.

C’est trop con.

Je ne sais pas qui a abandonné en premier : la voiture, fatiguée de lutter contre la force d’inertie, ou moi, fatigué de contrarier le destin. De toutes façons, il n’y avait plus personne sur la photo…

Le temps s’est relâché lui aussi. Il est reparti comme une balle, la voiture est allée percuter de plein fouet la barrière de sécurité. Coté passager.

Je n’ai pas entendu le bruit.

Je n’ai même pas ressenti le choc.

J’ai juste entendu que la fille ne criait plus.

Qu'elle ne disait plus rien.

C’était trop con.